Malebranche, Entretiens sur la métaphysique et la religion : passions et bonheur durable

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Texte étudié :

«Lorsqu'on est riche et puissant, on n'en est pas plus aimable, si pour cela on n'en devient pas meilleur a l'égard des autres par ses libéralités, et par la protection dont on les couvre. Car rien n'est bon, rien n'est aime comme tel, que ce qui fait du bien, que ce qui rend heureux. Encore ne sais-je si on aime véritablement les riches libéraux, et les puissants protecteurs. Car enfin ce n'est point ordinairement aux riches qu'on fait la cour, c'est a leurs richesses. Ce n'est point les grands qu'on estime, c'est leur grandeur ; ou plutôt c'est sa propre gloire qu'on recherche, c'est son appui, son repos, ses plaisirs. Les ivrognes n'aiment point le vin, mais le plaisir de s'enivrer. Cela est clair : car s'il arrive que le vin leur paraisse amer, ou les dégoûte, ils n'en veulent plus. Des qu'un débauche a contente sa passion, il n'a plus que de l'horreur pour l'objet qui l'a excite ; et s'il continue de l'aimer, c'est que sa passion vit encore. Tout cela, c'est que les biens périssables ne peuvent servir de lien pour unir étroitement les coeurs. On ne peut former des amitiés durables sur des biens passagers, par des passions qui dépendent d'une chose aussi inconstante qu'est la circulation des humeurs et du sang ; ce n'est que par une mutuelle possession du bien commun, la Raison. Il n'y a que ce bien universel et inépuisable, par la jouissance duquel on fasse des amitiés constantes et paisibles. Il n'y a que ce bien qu'on puisse posséder sans envie, et communiquer sans se faire tort.»

Malebranche, Entretiens sur la métaphysique et la religion



Note du corrigé :
  • Note actuelle 5.00/5

Proposé par : perrine73 (Elève)

 

Description :
Ce commentaire est un commentaire que j'ai moi-même effectué (élève de terminale), cette année 2007, en devoir à la maison, et pour lequel j'ai reçu une note de 17/20.

 

L'auteur, anonyme, s'est préoccupé dans ce texte du thème de l'amour. Il est ici défini comme le sentiment de bonté qu'on possède envers quelqu'un ou quelque chose. On distingue généralement deux sortes d'amour : l'amour-altruiste et l'amour-passion. Celui dont parle l'auteur est l'amour-altruiste, ou amour authentique. Il délivre de la souffrance et a pour caractéristique principale le bonheur. Il ne peut être comblé que par la contemplation du bien et du vrai, qu'on oppose aux nourritures sensibles. Celles-ci font appel aux sens, autrement dit au corps. L'auteur part du fait que les qualités superficielles, c'est à dire qui sont opposées à l'âme et relative à l'apparence, ne nous permettent pas, aussi importante soit elles, d'être aimer davantage. Il pose ainsi la question suivante : l'amour véritable envers une personne ou un objet se base-t-il sur ce qu'il laisse apparaître sur une période de toute manière définie, ou sur ce qu'il est, sur sa conscience, ses pensées, qui, elles, sont immortelles ?
L'auteur s'attache dans ce texte à une question qui résonne comme un combat entre les passions d'un coté et la raison de l'autre.


Pour l'auteur "lorsqu'on est riche et puissant on n'en est pas plus aimable". Par cela, il veut dire que le coeur d'un homme ne s'emballe pas à la simple vue d'un millionnaire si par ailleurs il n'apprécie pas ce qu'il est. A cette affirmation l'auteur apporte une première explication. Il ajoute effectivement une condition à sa thèse. Il dit donc que les qualités individuelles (la richesse, la beauté, la puissance, la jeunesse... ) d'un homme ou d'un objet ne le rende pas plus à même à être aimé, "si pour cela [il] n'en devient pas meilleur à l'égard des autres par ses libéralités, et par la protection dont [il] les couvre.". Ainsi, selon lui, les qualités individuelles si elles n'apportent pas plus de bonheur au groupe, à la collectivité, ne peuvent être source d'amour au sein du collectif.

Supposons, que je sois un homme politique ayant un poste important au sein de la gouvernance de l'Etat. Je suis puissant et riche (au moins par rapport à la majorité des citoyens). Si, au lieu de financer la construction d'écoles, de biens directement liés aux citoyens, je préfère financer des activités aérospatiales, je risque de ne pas être très apprécié. Peut-être le serais-je encore moins que si j'étais plombier, que si j'avais un revenu dix fois moins élevé, et que si mon pouvoir était presque inexistant. Ceci peut paraître paradoxal mais c'est la vérité, au moins proportionnellement. En effet, le plombier nous apporte plus de bonheur que l'homme politique. C'est ce qu'explique l'auteur quand il ajoute à la suite du premier argument dont nous avons déjà parlé, "car rien est bon, rien est aimé comme tel, que ce qui fait du bien, que ce qui rend heureux.". "Comme tel" renvoie à l'amour de l'être, du sujet et non pas à ses qualités superficielles et définies. Par ce raisonnement, on comprend aisément que le plombier soit plus aimé proportionnellement. Par rapport à l'homme politique dont la vie est rythmée, entraînée, par la soif de pouvoir, celle du plombier est davantage axée sur des connaissances saines des objets et des personnes qui l'entourent. Les relations qu'il entretient sont sincères, comme libérées des perversions causées par l'envie par exemple. L'homme politique est plus à même à avoir ce genre de relations perverties puisqu'elles sont, pour la plupart, toutes liées à cette soif de pouvoir.

Autrement dit, si on est amené à côtoyer deux hommes égoïstes, l'un est plombier, l'autre est un homme politique, on peut affirmer que même si je n'aime aucun des deux, je préfèrerais certainement le premier. Pas seulement parce que l'homme politique est poussé par une force sensible bien plus puissante que celle à laquelle le plombier est relié, mais parce que les qualités superficielles provoquent autour d'elles la jalousie et surtout l'envie.

C'est la deuxième explication qu'apporte l'auteur au fait que "lorsqu'on est riche et puissant, on n'en est pas plus aimable". Cette explication complémentaire permet à l'auteur de justifier son propos. Car, quand bien même il affirme qu'on a beau être doté des qualités les plus spectaculaires, si on est égoïste, c'est à dire qu'on ne les partagent pas avec autrui on ne fait rien de bon, Hegel dit l'inverse. Pour lui, "aucune action n'a jamais été accompli sans l'intérêt de ceux qui y participaient [...]. Rien de grand ne s'est effectué dans le monde sans passions". Prenons par exemple le cas de la découverte de l'insuline. Elle devait plus tard servir à guérir des millions de malades du diabète. Si Banting et Best, les deux chercheurs qui la découvrirent, n'avait pas été entraîné par leur envie de, certes sauver des gens, mais avant tout de gloire, un nombre considérable de personnes seraient mortes. On peut ainsi dire qu'il n'a pas tort. Ils ont fait du bien et donc, si on suit le raisonnement de notre auteur, ils peuvent être aimés pour cela ("car rien n'est bon, rien n'est aimé comme tel que ce qui fait du bien, que ce qui rend heureux"). C'est ici qu'intervient l'argument réfutateur.

L'auteur dit en effet "encore ne sais-je si on aime véritablement les riches libéraux, et les puissants protecteurs.". Cela signifie que quelque chose entre en compte en ce qui concerne la capacité à être aimé. Quelque chose d'autre. C'est ce qu'on nomme la convoitise. Aucun homme n'est épargné, excepté le sage, par le sentiment de jalousie. La jalousie entraînant l'envie. Nous avons tous de nombreux exemples à citer. Supposons par exemple que je sois mannequin. J'entre parfaitement dans les moules de beauté actuels. J'apparaît dans des magazines lus par énormément de gens dont des adolescentes. Celles-ci voient leurs corps changer et on du mal à s'accepter telles qu'elles sont. Attirées par l'image de perfection que je renvoie, elles tenteront de me ressembler. Par tous les moyens car elles sont poussées par l'envie. Elles sont envieuses de ces longues et fines jambes, elles commenceront un régime destructeur. Elles sont envieuses de ces yeux turquoises, elles défieront leurs parents pour porter des lentilles... Leurs raisons s'envolent, ne reste plus que le désir, l'envie. Alors, au final, ma qualité, la beauté, aura-t-elle servit à procurer le bonheur ? Imaginons que le but de mes photos n'était pas de renforcer ma fierté mais, au même titre qu'un beau bouquet, d'exposer quelque chose de beau qui puisse apporter le bonheur aux autres. Pourrait-on dire que ces jeunes filles sont heureuses ? Ma sincérité la plus grande soit elle attirera toujours l'envie.

L'auteur utilise lui-même des illustrations pour renforcer son propos : " Car enfin ce n'est point ordinairement aux riches qu'on fait la cour, c'est à leurs richesses. Ce n'est point les grands qu'on estime, c'est leur grandeur". Il ajoute même, en rectifiant, "ou plutôt c'est sa propre gloire qu'on recherche, c'est son appuie, son repos, ses plaisirs". En effet, ce que ces adolescentes aiment ce n'est pas la beauté du mannequin. Encore moins le mannequin du fait de sa beauté. C'est l'idée qu'elles puissent être encore plus belles qu'elle. La concurrence fait partie intégrante de l'homme, car l'homme est profondément égoïste. Il préfère subvenir seul à ses besoins. S'il a le choix entre être beau ou admirer la beauté d'autrui, il n'y a nul doute qu'il optera pour la première. Comment pourrait-on aimer un homme seulement du fait de sa beauté, ou encore de sa richesse ? On se lasse vite des qualités superficielles d'un individu puisqu'elles ne sont pas renouvelables. La beauté s'épuise dès que des changements, dus à l'âge par exemple, apparaissent. Non pas que toutes les personnes de plus de trente cinq ans ne soient plus "belles" mais si leur beauté n'est pas alimentée par quelque chose de plus profond, par leur âme, elle ne résiste pas à ces évolutions. Nous sommes tous attachés à des objets dont l'aspect est souvent repoussant. Un ours en peluche par exemple. Enfin ce qu'il en reste, car après quelques années il est devenu difforme. Pourtant c'est presque comme si nous le trouvions plus beau qu'avant. Il a perdu un œil mais il a gagné en vécu, donc en âme. Ce n'est pas son apparence qui fait que nous l'aimons, ce n'est pas elle non plus qui nous remplit de bonheur quand nous le voyons, c'est ce qu'il nous rappelle, ce à quoi il fait allusion. Si bien que si on nous proposait de changer de peluche nous n'en voudrions pas. Et on peut adapter ce discours à n'importe laquelle de ces qualités. Au degré d'alcool du vin par exemple. L'auteur l'a d'ailleurs utilisé pour montrer que s'attacher uniquement au plaisir de s'enivrer ne nous apporte pas le bonheur. Donc si le vin "veut" être aimé, il ne doit pas compter sur ce plaisir qu'il peut apporter, celui pour l'alcoolique de s'enivrer ("les ivrognes n'aiment point le vin, mais le plaisir de s'enivrer"). Qu'est ce que recherche l'ivrogne en buvant du vin ? Recherche-t-il le bonheur que le vin peut lui procurer ? Certes mais il croit que seul l'alcool qu'il contient pourra lui donner du plaisir. Le fait est que si un jour le vin perd de sa teneur en alcool, et qu'il ne soit plus au goût de l'ivrogne, il ne l'"aimera" plus. L'objection que l'on peut apporter est la suivante. Il pense qu'il n'aime plus ce vin, mais il ne l'a jamais aimé. Il n'aimait pas, il était passionné. La passion s'attache à l'apparence. A l'inverse, il faut connaître pour aimer. Il faut dépasser cette apparence pour prétendre aimer véritablement. Et lorsqu'on est lié par l'âme plutôt que par nos qualités superficielles, il est plus rare de passer d'un sentiment de symbiose à un sentiment de haine. C'est à ce phénomène qu'on peut reconnaître le passionné de l'amoureux ou de l'ami. Selon l'auteur, "s'il arrive que le vin leur [les ivrognes] paraisse amer, ou les dégoutte, ils n'en veulent plus". On peut expliquer ceci par le fait que la qualité du vin est bien vite altéré ou du moins évolue. Or l'ivrogne ne se préoccupant que de celle-ci n'a plus aucun intérêt à rester attacher au vin si ce qui l'intéressait a disparu. Et à l'auteur d'ajouter "dès qu'un débaucher à contenter sa passion, il n'a plus que de l'horreur pour l'objet qui l'a excité". La passion est caractérisée par des sentiments extrêmes, du genre "je t'aime...à la folie...pas du tout". Le problème est que l'on passe de l'un à l'autre sans transition. La descente est donc brutale. Après n'avoir connu que l'attachement passionné à un objet ou à une personne, on se réveille un matin, et on se rencontre que les choses ont changé. Notre sentiment n'est pas modéré, il ne peut pas l'être. Ce que je recherchais dans le vin, je ne l'atteints plus, je n'ai donc plus d'attachement pour le vin. Plus aucun car j'avais découvert dans le vin quelque chose qui me plaisait qui me remplissait de bonheur. Ayant voulu le meilleur, je ne pourrais me contenter du médiocre ou du moyen. Par rapport à ce que j'ai connu, ou que j'espérais connaître, cette dernière expérience gardera un goût d'inachevé. Tout réside dans le fait que je ne m'y attendais pas.
L'auteur à travers ce texte a voulu dire que les qualités superficielles d'un objet ne peuvent amener à l'amour de cet objet. Tout d'abord car les qualités individuelles, si elles n'apportent pas de bonheur au groupe, ne peuvent pas être source d'amour. Et puis parce que les qualités individuelles sont, quoi qu'on fasse, source de convoitise. Elles ne peuvent donc mener au bonheur et à l'amour. Ces deux explications ont un dénominateur commun : l'égoïsme, caractéristique de l'homme. Ce n'est cependant pas une fatalité, la raison permet d'atteindre un bonheur durable et de ce fait l'amour véritable.

Ce à quoi nous allons désormais nous attacher est le rôle qu'a la raison dans la construction de l'amour ; ou plutôt pourquoi la raison parvient, à l'inverse des passions, à mener au véritable amour.
Tout d'abord c'est peut être parce que la raison a un caractère inépuisable que ne possèdent pas les passions. Comme nous avons pu le voir, les qualités superficielles d'un objet sont muables. Or les passions sont directement liées à ces qualités. Alors ainsi, pour l'auteur, "les biens périssables ne peuvent servir de lien pour unir étroitement les cœurs". Par "les biens périssables" on entend l'argent par exemple. Effectivement, si la chose qui nous rattache à une personne est l'argent, et que cet argent disparaît pour quelconque raison, il est fortement probable que notre soi-disant amour se transforme en une insignifiance au mieux, une haine au pire. On rejoint par ce raisonnement ce que l'auteur dit plus haut par l'image du vin. Mais faut-il en conclure que nous n'aimerions jamais ? Bien sûr que non. L'amour repose sur notre intérieur, notre pensée, et non pas sur nos qualités superficielles. Pour l'auteur, "on ne peut former des amitiés durables sur des biens passagers". Il revient sur l'altération inévitable de ces qualités superficielles. Un carreau de chocolat noir, autrefois à mon goût, ne l'est plus aujourd'hui. On ne peut en effet nier que les choses changent. Et elles ne changent pas que d'un coté : le changement est réciproque. Tout comme le fait que le chocolat n'est plus le même goût, il se peut que mes goûts aient changé. Peut-être n'est-ce pas le chocolat qui a perdu de son amertume. Peut-être est-ce moi qui n'apprécie plus son amertume, ou au contraire qui souhaiterais qu'elle soit plus marquée. C'est pour cette raison, c'est-à-dire parce que tout évolue, qu'on ne peut baser l'amour sur des choses aussi futiles que la richesse, la puissance, la beauté, la réussite... Le lien entre ces qualités superficielles et l'individu est ce qu'on appelle les passions. La passion n'est pas durable. Elle ne l'est pas parce que cela suppose que les qualités superficielles d'un objet ou d'un individu correspondent aux attentes d'autrui. Or il est pratiquement impossible de penser qu'on puisse tout au long de notre vie être satisfait par les qualités de l'individu ou de l'objet en question. Imaginons que la seule chose qui m'attache à mon mari soit sa beauté. Nous sommes mariés depuis un an. Je le trouve toujours aussi beau puisqu'il n'a pas changé physiquement. Ma sœur s'est elle aussi mariée, à la différence que la façon de penser, l'opinion, la vision de son mari l'intéressent davantage que son apparence physique. Donc, je crois aimer mon mari car sa beauté physique me comble toujours autant de joie. Le bonheur me donne l'illusion que je l'aime. La beauté étant l'unique prérogative à mon bonheur, je peux dire que je suis heureuse. Mon "amour" envers l'objet de ce bonheur est donc total, presque démesuré. De son coté le couple que forme ma sœur et son mari a pour ligne directrice un amour plus modéré du fait de la diversité de leurs relations. Elles ne sont pas seulement le fait de la beauté ou encore de la richesse mais de quelque chose de plus complexe : leurs âmes. Etant ce qui nous définit comme être. Ainsi, si dans dix ans son mari perd ses cheveux ou prend du poids, elle ne le quittera pas pour autant. Par contre, il y a de grandes chances que mon mariage parte en fumée à cause de quelques kilos en trop. Pour l'auteur si les passions ne sont pas suffisantes pour créer un amour véritable c'est parce qu'elles dépendent justement de notre corps, " d'une chose aussi inconstante que la circulation des humeurs et du sang ". On peut ainsi établir un parallèle entre notre auteur et Descartes. Il y a en effet dans leur propos une base commune. Pour Descartes "les passions sont causés, entretenus et fortifiés par quelques mouvements des esprits animaux ". Ce sont d'eux, ces "esprits animaux", dont parle notre auteur quand il évoque "la circulation des humeurs et du sang ". Les "esprits animaux" étant des petites particules du sang, très fines, qui animent le corps et transmettent les informations vitales. Peut -ont aimer quand bien même cette amour dépendrait uniquement de ces particules du corps? Elles circulent, changent du tout au tout en l'espace de quelques secondes. Il est donc impossible de fonder un amour sincère et fidèle sur la base des "esprits animaux". Si on s'attache à la construction de l'expression, on remarque d'ailleurs qu'elle associe deux "antonymes". L'esprit est ce qui est relatif à la pensée, à la raison. C'est ce qui définit en tant qu'être. Or le seul "esprit" que possède l'animal est l'instinct. L'instinctif fait appel aux sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. Et la seule chose qui provient des sens est la passion. Quand je me contente de voir et que je dis aimer la "chose" que je vois, je suis tel un animal. Mais l'homme n'est- il pas doté d'une âme ? Et qu'est- ce qui différencie l'homme de l'animal? N'est- ce pas sa capacité à aimer. Le lien entre l'amour et l'homme serait donc l'âme et non pas les passions. L'amour entre un enfant et ses parents est éternel. Nous l'avons vu, les passions ne le sont pas, elles sont, à l'inverse, éphémères. L'âme, dont la caractéristique est l'infini, permet donc l'amour. Ce n'est pas un changement d'humeur de la part des parents qui fera qu'ils n'aimeront plus leur enfant. Ils le connaissent, peuvent anticiper ses pensées, autrement dit ils le comprennent. Ils savent donc, peu importe ce qu'il fasse, qu'il se laisse pousser les cheveux, les coupe, qu'il se maquille..., ils savent que leur fils n'a pas changé. Au plus profond de lui il reste le même. Et c'est la grosse différence entre l'amour-altruiste et l'amour-passion : la raison mène à un amour infini tandis que les passions mènent à un amour bref. C'est ainsi que l'auteur vient à dire que "ce n'est que par une mutuelle possession du bien commun, la Raison" que l'on parvient à aimer. Il n'a pas tord en un sens puisque si on ne possède pas de raison, ou si on ne s'en sert pas, on ne peut "unir étroitement les cœurs". Toutefois, on peut émettre une objection à la lumière de la pensée de Platon. Il évoque dans Le banquet le fait que les passions, certes n'apportent pas d'amour véritable mais peuvent participer à la découverte de la beauté intérieure, de l'âme. Pour lui il faut donc se laisser porter par les passions. Ainsi, l'attirance envers les qualités superficielles peut forcer le destin. Un homme qui est attiré par la beauté d'une femme dans la rue pourrait, par ce biais, découvrir la raison de cette femme, et donc pourrait l'aimer. Alors que s'il ne l'avait pas trouvé belle et, poussé par son désir, ne lui avait pas fait la cour, elle ne lui aurait sans doute jamais parlé, et lui n'aurait pas été attiré par sa façon d'être, de penser.

Notre auteur n'évoque l'éventualité énoncée par Platon pour qui les passions peuvent être la source de l'amour authentique. Pour lui, "il n'y a que ce bien universel et inépuisable, par la jouissance duquel on fasse des amitiés constantes et paisibles". Universalité est, au même titre que l'inépuisabilité, ce qui distingue passion et raison. La beauté, tout le monde ne la possède pas, ce qui a pour incidence de provoquer convoitise et jalousie. Or, il n'y a rien de plus destructeur que la jalousie, que ce soit pour soi même ou pour autrui ("il n'y a que ce bien [la raison] qu'on puisse posséder sans envie, et communiquer sans se faire tord"). La raison, elle, est commune à chaque individu. On n'envie jamais la pensée de l'autre. Enfin certains diront qu'ils envient la pensée d'Einstein, mais ils se trompent. Ce n'est point sa pensée qu'ils veulent, c'est ce qui l'accompagne : la gloire. De la même manière, les adolescentes ne souhaitent pas être (le "je pense donc je suis" de Descartes) comme ce mannequin vu dans les magazines. Non, elles veulent juste, elles aussi, voir leur photo dans ces magazines, et ainsi devenir enviées des autres. Personne ne veut être autre avec tout ce que cela implique. Les individus recherchent le bon, l'amour ; ils croient qu'ils pourront accéder à cet amour par les qualités superficielles. Ils ont l'illusion que le mannequin, le milliardaire, le scientifique sont plus aimés qu'eux mêmes. Les passions ne sont faites et entretenues que par des illusions. Telles un mirage lorsque les individus ont atteint, contenté leurs passions, ils se rendent compte que ce n'était que tromperie ; au bonheur tant rêvé, se substitue la déception.

La raison n'entretient pas d'illusion. Elle est fondée sur le vrai, les passions sur le faux. Ainsi pour notre auteur, le chemin de la vérité ne peut être emprunté que par la raison, et la raison serait le seul moyen d'atteindre l'amour-authentique.


Pour conclure on dira que, par cet extrait, l'auteur en présence voulait démontrer que les passions ne servaient pas au bonheur durable de l'homme, ni à son amabilité. Individualisme et envie sont ainsi dénoncés comme les causes de l'impossibilité pour les individus de baser l'amour sur les passions, sur leurs désirs. L'infinité et l'universalité, propres à la raison, sont à l'inverse favorable à l'institution de l'amour, le vrai, celui qui est sincère, réciproque et durable. L'unité de la conscience pèse plus lourd dans la balance de l'amour que l'attractivité des passions.