Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse : Du plaisir de désirer

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Texte étudié :

Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux.
En effet, l'homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel [de Dieu] une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et, pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu'on voit ; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède, l'illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité […].
Vivre sans peine n'est pas un état d'homme ; vivre ainsi c'est être mort. Celui qui pourrait tout sans être Dieu serait une misérable créature ; il serait privé du plaisir de désirer ; toute autre privation serait plus supportable.

Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse



Note du corrigé :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : arianev (Elève)

 

Description :
I. Le bonheur se trouve dans le désir
II. L'homme serait fait pour désirer
III. En quoi la possession de l'objet désiré en détruit la beauté
IV. le désir a une valeur ontologique selon Rousseau

 

Introduction



Jean Jacques Rousseau (1712-1778) est un des plus illustres philosophes du siècle des Lumières. Il est l'auteur de Julie ou la Nouvelle Héloïse, daté de 1761, dont le grand thème est le désir.
Dans son texte, l'auteur remet en cause l'aspect péjoratif du désir et en fait un élément positif, voire essentiel à notre bonheur. Rousseau se livre à deux descriptions : tout d'abord la description de l'état du désir, c'est à dire l'embellissement par l'imagination de ce qui est désiré ; ensuite, il décrit l'état dans lequel on se trouve lorsque l'on vient à posséder : la réalité ne peut alors rivaliser avec la beauté qu'avait produite l'imagination. Rétrospectivement, on se rend compte qu'il n'y a illusion et beauté que lors du désir, et que le plaisir qu'elles procurent est bien supérieur à celui de la possession.
Pour Rousseau, la vie ne vaut la peine d'être vécu que si elle est emplie de désir.
Nous allons voir dans un premier temps que, pour Rousseau, le bonheur se trouve dans le désir, puis dans un second temps que l'homme serait fait pour désirer, dans un troisième temps en quoi la possession de l'objet désiré en détruit la beauté, et enfin dans un quatrième temps, que le désir a une valeur ontologique selon Rousseau.

I. Le bonheur se trouve dans le désir



« Malheur à qui n'a plus rien a désirer !» avertit Rousseau dès la première phrase du texte. Cette phrase sonne comme une mise en garde et une prédiction. Or cela est paradoxal : en effet, le désir est généralement considéré comme le moment qui précède la satisfaction, donc un moment fait d'angoisse et de doute ; tant que l'on n'a pas obtenu ce que l'on désire, on ne possède encore rien, et on est donc, sinon malheureux, dans l'attente d'un bonheur à venir. Ce sens est tiré de l'origine du mot « désir ». « Désir » vient en effet de « de-siderare » en latin, qui signifie « la contemplation avec nostalgie d'un astre merveilleux », ou le regret de l'absence d'un ciel étoilé. Or Rousseau nous prédit le malheur non dans le désir, mais s'il on n'a « plus rien à désirer ». Il faut donc en déduire que le bonheur résiderait dans le désir. Comment Rousseau explique-t-il ce paradoxe?

Selon l'auteur, celui qui n'a plus rien à désirer perd « pour ainsi dire tout ce qu'il possède », L'expression « pour ainsi dire » prend acte que ce qu'il dit ne va pas de soi. En effet, le paradoxe semble s'accroître. Que peut donc perdre celui qui désire, donc qui ne possède pas encore ? A priori, il ne peut rien perdre. On peut même penser que celui qui n'a rien à désirer pourrait être gagnant en liberté et en indépendance. L'utilisation de l'adverbe « tout » permet à Rousseau d'appuyer sa thèse par l'exagération. Faut-il comprendre de plus que l'homme est si peu comblé, si privé de biens réels ou du moins si inapte à les trouver à sa mesure que tout ce qu'il possède vraiment est son désir?

« On jouit moins de ce qu'on obtient de ce qu'on espère », s'explique Rousseau. Ici, il exprime clairement sa thèse: la jouissance serait dans le manque ou dans l'espérance (attente qui caractérise le désir) bien plus que dans la possession ou l'obtention. Rousseau semble s'inspirer uniquement du sens optimiste de l’étymologie du mot « désir », c'est à dire l'attente emplie d'espoir. Pour Rousseau, le vrai bonheur dans le désir est l'attente qui précède la satisfaction du désir.
Ce n'est toutefois pas l'avis de l'hédoniste Calliclès qui dans un débat avec Socrate dans le livre Gorgias de Platon affirme que le bonheur consiste à avoir la capacité à donner satisfaction à ses désirs, c'est à dire dans l'incontinence, la licence. Pour Calliclès, la jouissance réside en la possession de l'objet désiré.

Rousseau continue cependant en affirmant que « l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux ». Sortie de son contexte, cette phrase n'a aucun sens. En fait, Rousseau s'en sert pour appuyer encore plus sa thèse: il joue de son paradoxe! Étonnante déclaration que celle de Rousseau : le véritable bonheur ne serait pas celui que l'on croit, à savoir le bonheur lors de l'obtention de ce qui a été désiré, mais le véritable bonheur serait dans tout ce qui se passe avant cette obtention, c'est à dire dans l'attente pleine d'espérance, donc dans le désir. On peut remarquer que cette conclusion est tirée du vécu : en effet, il a fallu que Rousseau fasse au moins une fois l'expérience du désir, puis de la concrétisation du désir, afin de comparer ses sentiments et d'en tirer une conclusion. Sa théorie est donc basée sur une expérience personnelle. De plus, il a bien fallu que son expérience se solde par un résultat qu'il a jugé et donc subjectif. Rétrospectivement, il nous affirme que le vrai bonheur a été celui de l'attente. On peut alors se demander si Jean-Jacques Rousseau est un éternel insatisfait ou bien s'il est vrai que le bonheur est dans le désir et non dans la réalisation du désir ? Dans tous les cas, c'est le caractère rétrospectif du désir qui est remarquable.

La thèse établit donc que la possession de l'objet convoité donne une jouissance inférieure à celle de l'espérance de cette possession.

Les lignes qui suivent nous proposent la comparaison de deux moments à portée très générale (Rousseau évoque « l'homme ») ; il s'agit donc d'un sentiment universel, selon l'auteur.

II. L'homme serait fait pour désirer



« En effet » continue Rousseau. L'utilisation de la conjonction de coordination « en effet » implique qu'il va s'expliquer. Peut-être allons nous comprendre les paradoxes.

Selon Rousseau, l'homme serait « avide et borné ». Par avide, entendons insatiable. L'avidité est ici employée comme caractère illimité du désir et comme une impuissance à combler cette ardeur du désir. Par borné, il faut comprendre que l'homme est limité dans la conception de son vouloir, ou alors que le domaine d'expression de sa volonté est restreint. L'auteur fait donc une description de l'homme : il est fait ainsi, il serait donc dans la nature de l'homme, de ses instincts ou de sa génétique d'être avide, c'est à dire de vouloir tout et d'être borné.
En cela, Rousseau rejoint le point de vue de Spinoza, qui définit le désir comme l'essence même de l'homme. Pour Spinoza, désirer fait partie de la nature de l'homme. L'opinion de Rousseau et de Spinoza est cependant opposée à celle d'Epicure. Ce philosophe grec distingue les désirs naturels des désirs non naturels. Les désirs non naturels sont selon Epicure, générés par la vie en société. Désirer n'est donc pas nécessairement naturel, car tous les désirs ne sont pas naturels.

Rousseau poursuit : l'homme est fait pour « tout vouloir et peu obtenir ». On retrouve ici l'avidité de l'homme qui veut « tout ». La dernière caractéristique est pourtant moins évidente : si l'homme est fait pour tout vouloir, pourquoi n'obtient-il pas ce qu'il désire ? L'idée que l'homme obtienne peu tire peut-être son origine de la mythologie grecque selon laquelle l'homme est un être nu et sans défense, qui ne doit sa survie qu'au feu et à l'intelligence, volés des dieux. L'homme n'aurait rien obtenu de lui-même, selon le mythe de Prométhée, dans Protagoras de Platon. Dans l'explication de Rousseau, on comprend donc qu'il est dans la nature de l'homme de tout vouloir et de peu obtenir. La distance séparant le « tout » du « peu » donne la mesure de l'écart entre l'illimitation du désir et les possibilités limitées de le réaliser.

Or, s'il fait si bien cette distinction, Rousseau ne dit pas comme Epicure que le ressort du malheur est dans le désir lui-même. Au contraire, le désir n'est pas le problème, il est la solution car, apprend-on, l'homme a « reçu du ciel une force consolante ». Un don du ciel est une grâce divine, donc entièrement positive. Un don des dieux ne peut qu'être bénéfique. En effet, il s'agit d'une « force » et non d'une faiblesse. Cependant, en reconnaissant qu'elle est « consolante », Rousseau avoue implicitement que l'écart entre la démesure du désir et la limitation de sa satisfaction est source de désespoir car l’on n’aurait pas besoin d'être consolé dans l'heur. Cette force est reçue par l'homme, comme en compensation de sa nature mal dotée.

Cette force a la propriété de rapprocher de l'homme « tout ce qu'il désire », c'est à dire l'objet de son désir. Cette force soumet tout objet de désir à l'imagination : elle « le soumet à son imagination ». L'imagination est la faculté permettant de se libérer des contraintes du réel pour produire une réalité imaginaire aux couleurs de ses rêves. C'est donc la faculté de produire des images, d'inventer, de donner naissance à des fictions. Elle est le principe de la créativité humaine. Rousseau va décrire la puissance de l'imagination, capable de suppléer par sa magie l'absence de l'objet convoité. Alors comment nommer la fonction précise de cette force qui soumet l'objet désiré à notre imagination? Il s'agit vraisemblablement de la capacité que nous avons à nous représenter quelque choix, même en son absence ; c'est en quelque sorte la capacité de représentation ou de figuration. Cette capacité de figuration, cette force soumet donc à notre imagination ce que l'on se représente, qui va elle mettre en images ce que l'on désire.

On comprend alors comment cette force venue du ciel va rendre « sensible » ce que l'on désire, c'est à dire qu'elle va le concrétiser à l'aide d'images ayant trait à la vue, à l'ouïe, bref aux cinq sens. De la sorte, nous comprenons que cette capacité de représentation secondée par l'imagination va avoir le pouvoir de nous rendre comme présent ce que l'on désire. En fait, Rousseau décrit ici les effets hallucinatoires de la puissance désirante. Le désir a le pouvoir, par la médiation de l'imagination, de rendre présent un objet qui est pourtant absent. Il a le pouvoir de donner l'équivalent imaginaire d'une présence sensible, effective, de l'objet, d'où : elle « le lui livre en quelque sorte ». Elle, la force, permet donc à l'homme de croire l'objet désiré présent, livré à lui-même, donc comme mis à sa disposition.

Enfin, cette force consolante venue du ciel est sans doute infinie, ce qui explique son caractère malléable à tous nos états intérieurs. Notre passion étant changeante, et par passion il faut comprendre ce dont nous sommes l'objet et qui nous rend passifs, notre capacité à concevoir ce qui est absent va s'adapter selon nos passions. Cette adaptabilité permet de rendre « cette imaginaire propriété plus douce », c'est à dire que selon les passions, donc selon les désirs que l'on a, la force venue du ciel va adapter l'objet désiré, rendu présent et sensible, en le malléabilisant, afin que cette présence sensible et effective de l'objet soit plus au goût de l'homme.

On voit ainsi combien l'homme est un être dépendant, presque victime de ce qui le passionne, c'est à dire de ses désirs, ainsi que de la nature. Il semble clair que selon Rousseau, l'homme est un « handicapé de la nature ». Étant par nature des êtres passionnés et bornés, Dieu nous a donné la capacité de compenser, voire d'oublier notre situation d'éternels insatisfaits et manquant de tout en nous dotant de la capacité à rendre toujours présent ce qui, à nos yeux, nous manque tant, par le biais d'une force consolante qui le rapproche de nous, le rend présent et sensible, et le modifie au gré de notre passion. Voilà pourquoi l'absence de l'objet réel n'est pas synonyme de privation, de souffrance. Au contraire, le désir ne jouit jamais plus de son objet qu'en son absence car le fantasme le pare de toutes les perfections. Selon Rousseau, désirer fait partie de l'agréable, du bonheur. C'est n'est pas l'avis du philosophe allemand Schopenhauer qui dans Le monde comme volonté et comme représentation ne voit dans le désir qu'une souffrance constante, avant, pendant, et après le désir. Le désir ne serait pas, comme l'affirme Rousseau, porteur de jouissance ou de bonheur, mais uniquement une souffrance.
Après avoir décrit l'homme comme fait pour désirer, Rousseau va faire la description de l'état de possession, ou d'obtention de l'objet désiré.

III. En quoi la possession de l'objet désiré en détruit la beauté



On peut s'attendre maintenant à ce que l'état de possession de l'objet désiré soit au moins, si ce n'est plus heureux que l'état de désir. Toutefois, pour ne pas être surpris, il faut se rappeler de la mise en garde de Rousseau au début du texte : « Malheur à qui n'a plus rien à désirer », ce qui signifie que celui qui a tout serait malheureux.

En effet, Rousseau amorce sa description par la conjonction de coordination « mais », qui annonce sa contradiction.

« Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ». Ici, le mot prestige est à mettre en rapport avec la prestidigitation, c'est à dire l'art de rendre réel ce qui ne l'est pas ; c'est l'art du magicien. Or, le pouvoir de la force d'origine divine associé à celui de l'imagination était bien un pouvoir qui s'apparentait à la magie vu qu'il nous faisait croire comme existant ce qui ne l'était nullement. Réduit à sa seule réalité, dépouillé de tout ce que l'imaginaire cristallisait sur lui, l'objet réel ne peut que susciter la déception, tel un tour de magie sans illusion, en quelque sorte.

Or cette déception, inévitable selon Rousseau, pourrait être épargnée à l'homme. Selon Spinoza, si on prend conscience de ce qui nous détermine, nous pouvons échapper à nos illusions. Ici, nous pourrions donc prendre conscience de pourquoi nous désirons, ou de l'embellissement que nous faisons de l'objet désiré ou même de la possible déception, afin de la prévoir et donc de l'atténuer, voire de la supprimer.
Pourtant, pour Rousseau, il est en effet impossible de fantasmer sur l'objet présent.

C'est pourquoi « rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ». C'était donc le travail de l'imagination qui faisait toute la beauté, et probablement tout le véritable bonheur du désir. Devant l'objet présent, il faut comprendre que l'imagination cesse son travail d'embellissement. Pourquoi? Parce qu'« on ne se figure point ce qu'on voit » répond Rousseau. Ce qui est sous les yeux n'est plus figuré, c'est à dire n'est plus mis en image pas l'imagination. On se figure (c'est à dire qu'on imagine comme il nous plait) seulement ce qu'on ne voit pas, car ce qui est absent laisse toute la liberté à l'imagination pour produire des images conformes au désir. La perception de l'objet réel impose donc une limite au jeu de l'imagination : il est impossible en la présence de l'objet de le transfigurer totalement et durablement, et encore moins lorsque l'objet est possédé.

On comprend alors pourquoi l'imagination « ne pare plus rien de ce qu'on possède », car la possession donne du repos au désir et par là même suspend l'essor de l'imagination.

L'état de désir était bien un état magique, un état d'« illusions ». Mais cette illusion cesse « où commence la jouissance ». Rousseau distingue le bonheur de la jouissance, associée à la possession. L'état de possession serait donc bien un moment de jouissance, mais certainement pas un moment de bonheur et de beauté, selon Rousseau.
Cette vision de la satisfaction d'un désir est contraire à celle d'Epicure, dans sa Lettre à Ménécée, qui affirme que si l'on veut agir dans le sens du bien, il faut chercher à satisfaire ses désirs. L'état de possession ne serait donc pas si détestable selon Epicure. Pour Rousseau, si la jouissance fantasmatique est heureuse, la jouissance réelle est triste : elle est inévitablement liée à la déception.

Entre la jouissance de la possession et le bonheur de désirer, que faut-il préférer? Le bonheur répond Rousseau : « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité ». Le pays des chimères est le pays de l'illusion, de la magie, une chimère étant un animal fantastique à tête de lion, corps de chèvre, queue de dragon et crachant des flammes. Les chimères n'existent qu'en imagination, tout comme les objets du désir. Selon Rousseau, seul ce pays, ou ce monde imaginaire, est digne d'être habité. Pourquoi? Parce que c'est là qu'y règnent la beauté et le bonheur de désirer.

Ce point de vue peut être critiqué car vivre dans un monde imaginaire équivaut à se dérober face à la réalité du monde, c'est à dire à être lâche.

La comparaison entre l'état de désir et l'état de possession est achevée : mieux vaut désirer que posséder car dans le désir, l'imagination décline l'objet comme il nous plaît : il est beau à nos yeux, cela nous rend heureux tandis que dans la possession, l'objet désiré apparaît dans sa stricte réalité, laquelle est limitée, cela ne nous apporte que de la jouissance, pas de bonheur.

IV. le désir a une valeur ontologique selon Rousseau



Rousseau poursuit en redéfinissant la nature humaine : « vivre sans peine n'est pas un état d'homme ». Ici, peine signifie l'état de manque ou d'absence qui caractérise le désir. Mais pourquoi l'homme devrait-il nécessairement vivre dans un tel état de manque? Selon Rousseau, c'est dans cet état, qui est l'état du désir, que l'imagination s'épanouit le plus. Cela procure du bonheur, mais peut-être aussi un sentiment de liberté.

Rousseau insiste : « vivre ainsi, c'est être mort ». La mort est ici à comprendre au sens figuré car ne pas désiré n'est pas immédiatement mortel. Pour mieux convaincre, c'est par l'exagération que Rousseau appuie donc ses arguments. C'est donc à cela qu'il fallait s'attendre d'après la première phrase du texte. Celui qui n'éprouverait aucun désir ne ferait donc que survivre. On peut se demander si à long terme, l'humanité ne dépérirait pas sans désir, faute par exemple du désir de se reproduire.

Désirer est donc nécessaire à l'existence et à l'accomplissement de l'homme ou, en d'autres termes, le désir est ontologique.

C'est ce que pense aussi Françoise Dolto qui, dans la revue L'Ecole des Parents incite les parents à ne pas satisfaire systématiquement les désirs de leurs enfants afin que ceux-ci ne deviennent pas des besoins. Selon Françoise Dolto, cela est nécessaire à la bonne éducation et au bon accomplissement de l'enfant.

Pour parachever son raisonnement, Rousseau propose le cas d'un homme qui « pourrait tout sans être Dieu ». Exclure la position de Dieu est importante pour des raisons surtout de logique. Dieu est classiquement défini comme l'être absolu, à l'origine de tout. Dieu étant le créateur de tout, il est aussi celui qui peut tout, et qui peut donc tout avoir, notamment le bonheur et la possession absolue.

L'homme est fait pour « tout vouloir et peu obtenir ». Il existe donc un décalage entre le désir et l'obtention réelle de ce que l'on désire. Celui qui pourrait tout sans être Dieu serait « une misérable créature » car il n'aurait le temps de ressentir le manque nécessaire à la prise de conscience du bonheur qui découle du manque. Cet homme là aurait donc tout, tout de suite, et serait par conséquent « privé du plaisir de désirer ». Encore une fois, le caractère rétrospectif du désir est exprimé. Ici, on voit que le plaisir ressenti lors du désir est probablement un véritable plaisir, tout comme le bonheur avant le bonheur était un véritable bonheur (« on n'est heureux qu'avant d'être heureux »)

Ce texte s'achève dans la logique de ce qui précède : « toute autre privation serait plus supportable ». Il faut ici comprendre toute autre privation que celle de désirer. En effet, le plaisir de désirer est le plaisir d'être, sur l'instant, privé de quelque chose ; or, être privé du plaisir de désirer, c'est être privé du plaisir d'être privé de quelque chose : ce serait donc tout avoir et nous avons vu que c'est pour Rousseau la pire des conditions. Il vaut donc mieux être privé de quelque chose (« toute autre privation serait plus supportable ») que tout avoir.
Ainsi, il vaut mieux ne rien avoir et tout désirer plutôt que de tout avoir et ne rien désirer.

Cependant, ce n'est pas forcément vrai, car être privé de manger, ou même de respirer n'est pas mieux qu'être privé de désirer. En fit, tout dépend de la privation et du désir. Rousseau ne devrait donc pas obligatoirement généraliser ses propos.

Pourtant, pour lui, le désir, c'est le bonheur véritable, c'est donc ce qui est vital pour l'homme.

Conclusion



Pour conclure, l'homme est un être insatiable, mal doté par la nature. Mais il a reçu de Dieu la faculté d'imaginer ce qui lui manque. Lorsque l'homme en vient à concrétiser un de ses désirs, il s'aperçoit que le vrai bonheur était dans l'attente, dans le désir, et non dans la possession de ce qu'il avait désiré. Pour Rousseau, le désir a une valeur ontologique. On peut alors se demander si c'est l'éternelle insatisfaction des hommes qui a permis de développer les sociétés et les progrès, tandis que les sociétés animales n'évoluent pas, car dépourvues de désirs?