Marx, Manuscrits de 1844 : l'aliénation de l'ouvrier

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Texte étudié :

L'ouvrier devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse, que sa production croît en puissance et en volume. L'ouvrier devient une marchandise d'autant plus vile qu'il crée plus de marchandises. La dépréciation du monde des hommes augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses. Le travail ne produit pas que des marchandises; il se produit lui-même et produit l'ouvrier en tant que marchandise, et cela dans la mesure où il produit des marchandises en général.
Ce fait n'exprime rien d'autre que ceci : l'objet que le travail produit, son produit, l'affronte comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur. Le produit du travail est le travail qui s'est fixé, concrétisé dans un objet, il est l'objectivation du travail. L'actualisation du travail est son objectivation. Au stade de l'économie, cette actualisation du travail apparaît comme la perte pour l'ouvrier de sa réalité, l'objectivation comme la perte de l'objet ou l'asservissement à celui-ci, l'appropriation comme l'aliénation, le dessaisissement
[…] L'aliénation de l'ouvrier dans son produit comme signifie non seulement que son travail devient un objet,une réalité extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui , indépendamment de lui, et devient une puissance autonome face à lui, que la vie qu'il a prêtée à l'objet s'oppose à lui, hostile et étrangère.

Marx, Manuscrits de 1844 - pp 108-110 Flammarion 1996



Note du corrigé :
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Proposé par : cartier (Elève)

 

Description :
Explication de texte complète en 3 parties, suivie d'une explication sur l'intérêt philosophique du texte.

 

Introduction



Contrairement à une idée répandue et partagée par Hegel, idée qui nous expliquait que le travail est un moyen de se réaliser en tant qu'homme et de dominer la nature ainsi que notre assujettissement à notre caractère d'animal naturel ; le texte extrait des Manuscrits de 1844 de Marx nous apprend combien le travail peut être aliénant.
Marx parle spécifiquement du travail ouvrier, le travail tel qu'il l'observait dans l'industrialisation des pays comme l'Allemagne qu'il vient de quitter, la France pays où il écrit les Manuscrits de 1844 et l'Angleterre du 19ème siècle où après Paris il vivra jusqu'à sa mort.

Marx nous dit que le travail appauvrit l'ouvrier, même s'il travaille plus avec un grand rendement il n'a aucune chance de gagner plus. Pire encore, plus il travaille plus il s'appauvrit, ce qui paraît au premier abord assez surprenant. En outre le travail de l'ouvrier le transforme en une simple marchandise, un produit d'échange , l'ouvrier perd son caractère d'être humain .

En effet la production de l'ouvrier n'est pas son œuvre pourtant c'est bien le résultat de son travail.
Le produit obtenu lui échappe à tous les niveaux. D'abord il ne l'a pas voulu, il lui a été imposé, ensuite il ne lui appartient pas, ce produit est extérieur à lui puisqu'il en est immédiatement dessaisi. Ce qui l'amène à perdre la concrétisation de son travail, l'objet qu'il a produit lui échappe en même temps que lui est enlevé une partie de lui-même.

L'aliénation est complète par la perte du produit du travail car ce produit a sa propre puissance. La réalisation du travail en un objet extérieur à l'ouvrier, l'oppose à son travail, il ne se reconnaît pas dans ce qu'il produit, au contraire ce produit lui devient hostile car il le marchandise, il lui enlève son humanité et n'en fait qu'une simple force de travail.

transition

Ce texte est particulièrement intéressant pour comprendre le point de vue de Marx sur la situation de l'ouvrier au sein de l'industrie et de l'organisation des moyens de production qui se mettent en place à son époque. Il convient donc d'examiner ce passage des Manuscrits avec plus d'attention.

Explication du texte



(premier paragraphe jusqu'à « en général » )

La misère de l'ouvrier s’accroît en proportion de sa puissance de travail, plus il travaille et plus il est misérable selon Marx. Plus l'ouvrier crée de marchandise plus il se déprécie, moins il a de valeur. Pourtant seul le travail augmente la valeur des produits de la nature.
Mais le prix de ce travail est fluctuant, contingent. La concurrence fait rage, le rythme de production s’accroît, le chômage menace ceux qui n'acceptent pas ou ne peuvent pas suivre. Le salaire a pour seul but d'entretenir l'ouvrier pendant son travail et d 'empêcher la source de main- d’œuvre de tarir.
Le salaire ne tient pas compte de la quantité de marchandise produite mais seulement des besoins indispensables à l'ouvrier pour qu'il maintienne la cadence de sa production. Ainsi plus l'ouvrier travaille dans une journée moins son travail a de valeur. La marchandise produite sera moins chère puisque ce qui compte dans le salaire c'est l'entretien de l'ouvrier. Comme d'entretenir les machines, le salaire fait partie des frais nécessaires au maintien de la bonne marche de la production de l'entreprise. L'intérêt de l'entrepreneur est de comprimer les salaires pour un maximum de profit et par conséquent si la puissance de travail est importante seul l'entrepreneur en profite, le salarié garde le même salaire tout en s'épuisant à la tâche.
L'ouvrier devient une marchandise, l'homme a disparu, il est perdu dans le système de production. La valeur de l'homme devenu ouvrier dépend, comme les marchandises, de l'offre et de la demande. Si l'ouvrier n'a pas de travail il n'a pas de salaire, alors il n'est qu'un homme et pour l'entreprise il n'a pas d'existence. Le chômeur ne concerne pas l'entrepreneur, l'homme n'a de valeur pour l'entrepreneur que lorsqu'il lui vend sa force de travail. Il peut mourir de faim, se suicider … peu importe, l'ouvrier n'existe qu'en tant qu'ouvrier et non tel un homme avec sa dignité et sa valeur propre. Au sein de ce système de production, l'homme est totalement déshumanisé, pour devenir une marchandise vivante. La dévalorisation du monde humain est inscrit dans l'organisation de ce système de production. Tout est marchandise, valeur marchande, calcul d'intérêt marchand. Le travail ne produit pas seulement la marchandise, il produit l'ouvrier déshumanisé.

(Deuxième paragraphe de « Ce fait....jusqu'à le dessaisissement »)

Plus encore, le travail produit se dresse devant le travailleur comme un être étranger c'est à dire une puissance qui n'a rien à voir avec lui. Cette chose obtenue grâce à son savoir faire et son énergie ne le concerne pas. Elle reste en dehors de ses besoins comme de ses projets, de ses envies. Elle concrétise sa souffrance, elle matérialise ce travail obligé, objective son labeur et ses conséquences. Pourtant cet objet est une partie de lui-même et cette partie s'oppose à lui. L'objet est d'autant plus puissant qu'il est imposé par un autre, lui aussi étranger à l'ouvrier.
Il est imposé à double titre : en tant que condition de son salaire, en tant que condition de son statut d'ouvrier. Au lieu de reconnaître l'objet créé comme le fruit d'une partie de lui-même le travailleur ne se reconnaît pas dans ce qui est arraché à sa vie et mis dans ce travail . Il s'agit d'un travail forcé, proche de celui de l'esclave.
L'ouvrier est spolié de son caractère d'être humain et du fruit de ses capacités créatrices. Sa création personnelle se dissout dans un objet hostile puisqu'il est exigé par sa condition sociale sous peine de ne plus exister en tant qu'ouvrier puis en tant qu'être humain. Sans salaire il n'est plus possible de trouver des moyens de subsistance, d'exister en tant que sujet physique. L'ouvrier se perd dans ce travail qui lui prend son intelligence sa force, ses désirs, sa capacité à vivre autre chose que le travail. Il n'a pas le droit de s'opposer, de critiquer, de réfléchir, il lui faut se soumettre sous peine de perdre son emploi. Plus la concurrence est grande, plus sa place est convoitée et moins il peut se défendre.  
Le produit du travail de l'ouvrier lui est enlevé, il en est immédiatement dessaisi. La perte de ce produit est une aliénation. Non seulement le produit du travail est extérieur au travailleur c'est un objet aliéné mais encore l'acte de travailler est une aliénation. Il y a double aliénation. Par le travail il y a négation de l'ouvrier en tant qu'être humain, en outre le produit du travail est aliéné car l'ouvrier est dépossédé du fruit de son labeur.

(Troisième paragraphe de « L'aliénation...jusqu'à étrangère »)

L'aliénation signifie la perte d'une partie de soi à travers son travail et par son travail.
L'ouvrier met sa vie dans l'objet qu'il produit. Cette vie se dissout dans l'objet. Elle n'est pas le produit de son travail, elle ne se réalise pas dans ce travail . Ce produit existe en dehors de lui, il a son existence propre, il est extérieur à lui, il l'anéantit.
Normalement l'homme trouve dans la nature la matière première sur laquelle il agit pour la transformer selon ses besoins. Cette même nature lui fournit les éléments qui lui permettent de se nourrir. Lorsqu'il devient un ouvrier il perd le contact avec le monde naturel qui lui donne la matière de son travail mais aussi il perd les moyens de trouver ce qui est nécessaire à sa subsistance physique.
En tant qu'ouvrier : - l'objet de son travail lui est donné par l'entrepreneur,.
- il reçoit les moyens de sa subsistance par un salaire.
Il est donc doublement dépossédé. Le travail qui est pour l'homme la manifestation de sa personnalité n'est plus pour l'ouvrier que le simple moyen de ne pas mourir de faim. L'ouvrier est atteint dans sa dignité d'homme, il devient un instrument à produire, instrument corvéable à merci . L'entrepreneur ne lui est redevable de rien, il l'utilise et l'entretient tant qu'il en a besoin. Le travail produit devient une puissance autonome hostile car il est la cause matérielle de sa situation servile. Le travail produit la richesse des autres et la paupérisation de l'ouvrier.
Ce travail est un acte qui détruit l'homme qui est dans l'ouvrier. Il est malheureux de travailler ainsi, il n'a aucune liberté physique ni intellectuelle. Son corps est ruiné par l'usure des heures de labeur, son intelligence est réduite à néant. Sa situation en fait un abruti fatigué sans esprit ni santé. Il se mortifie pour un objet qui lui est subtilisé avant même d'exister, par principe, par contrat implicite.

(transition)

Ainsi l'analyse de Marx est une critique sans appel de la situation du travailleur dans la société capitaliste. Le travail y est dévoyé par la manière dont il est conçu. L'entrepreneur ne tient pas compte du rapport du travail à l'homme. Dans le monde de la finance seul compte la valeur monnayable du travail. Le travail est pourtant un des éléments qui distingue l'homme de l'animal, il est indispensable aux hommes et il sert de monnaie d'échange. Comment éviter les déviances dénoncées ?

Intérêt philosophique du texte



La notion de travail n'a intéressé la philosophie que tardivement. Le travail est d'abord (antiquité) une notion méprisée (esclave, plèbe) et plus tard elle sera considérée comme une punition (chrétien). En effet la bible nous explique que le travail est la conséquence de la perte du paradis. Il faudra attendre le développement de la sociologie et de l'économie politique au XVIII ème siècle pour que la philosophie s’intéresse à cette notion.
Pour A. Leroi-Gourhan le triomphe de l'homme sur les animaux est l'utilisation de la main c'est à dire son travail manuel. Cette activité, selon l'auteur, a permis à l'homme le développement de son intelligence. Par son travail, l'homme domestique la nature, vise à la transformer à son profit.
Déjà Aristote déclarait, en citant Anaxagore, «l' homme est le plus intelligent des animaux parce qu’il a des mains. »L'homme a la faculté de modifier le monde qui l'entoure pour en faire un monde humain.
Son activité agit sur ses propres capacités, elle le transforme, le rend plus habile, plus puissant. Elle permet l'accès à la conscience de soi, Hegel développe cette idée dans sa fameuse dialectique du Maître et de l'Esclave.
Cette célèbre dialectique est développée dans La phénoménologie de l'Esprit, C'est par la médiation du travail que la conscience vient à soi-même. Hegel envisage le cas d'un maître et de son esclave. Le maître commande ce qu'il désire à son esclave. Ce désir est un sentiment immédiat, évanescent et pas encore objectivée par la réalisation concrète de l'objet désirée. L'esclave, par son travail, conçoit l'objet commandé, il en fait son projet. Son travail réalise le désir du maître. Il a objectivé le désir pour son maître qui en était incapable. Ce travail à fait de lui un homme supérieur à son maître car en matérialisant ce désir il a accédé à une conscience de lui-même, de son pouvoir sur la nature. Hegel veut ainsi démontrer que le travail est formateur, il est libérateur pour l'homme.

Le travail constitue un refus de la simple animalité naturelle, il est une médiation vers la conscience de soi pourtant il est aujourd'hui aliénation. Il a pris une forme négative pour l'homme nous dit Marx qui ne voit pas dans le travail de l'esclave une véritable libération.
Dans un contexte juridique, aliéner un bien c'est le donner ou le vendre. Pour Marx c'est un état d'inconscience de ce qui se passe. L'ouvrier est spolié de son travail et en même temps il est spolié de sa conscience de soi. Le monde dans lequel évolue l'ouvrier lui échappe, il n'a pas de prise sur ce monde qui ne le reconnaît pas en tant qu'homme. C'est un monde de marchandises n'ayant plus sa raison d'être dans la satisfaction des besoins des producteurs, mais se développant selon des lois propres, étrangères à ces besoins.
Le travail aliéné rend malheureux, il est contraint. Dés qu'il n'est plus forcé à la tâche l'ouvrier fuit le travail comme la peste écrit Marx. G Friedmann Où va le travail humain 1950 ajoute que le travail ouvrier est ennui, L'ouvrier veut retrouver la liberté en dehors de l'usine et de l'enfermement dans les hangars avec des machines imposées par l'entrepreneur. La tristesse l'envahit, il se sent une machine lui aussi, sa vie n'a aucun sens. Son seul objectif est de ne pas laisser mourir de faim sa famille. Son salaire est si maigre qu'il ne peut rien envisager d'autre.
Comment sortir de l'aliénation et de cette vie d'esclave ?

Conclusion



Certains utopistes comme Charles Fourier Traité de l'association domestique et agricole 1822 vont proposer une autre organisation du travail. Dans ce nouvel ordre le peuple doit jouir d'une garantie de bien-être, d'un minimum suffisant pour le présent et l'avenir. Cette garantie doit le délivrer de toute inquiétude pour lui et pour les siens.
C.Fourier organise une société Le phalanstère,qui est une véritable critique de la société industrielle et une tentative de société socialiste. Cette tentative a échoué mais loin d'en sourire nous savons que l'imagination, l'espoir et les utopies sont des aiguillons pour concevoir autre chose et peut être un avenir meilleur.