Epictète, Entretiens : Bonheur et désir

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Texte étudié :

Il y a chez les hommes bien de la difficulté, bien de l'embarras quand il s'agit des choses extérieures. « Que vais-je faire ? Que peut-il advenir ? Quelle sera l'issue ? Pourvu que telle ou telle chose ne se rencontre ! » Tous ces mots sont ceux de gens qui s'attachent aux choses indépendantes de la volonté. Quel homme dit en effet : « Comment faire pour ne pas donner mon assentiment à l'erreur ? pour ne pas me détourner de la vérité ? » S'il est assez doué pour s'inquiéter de pareilles choses, je l'avertirai : « Pourquoi t'inquiéter ? Cela dépend de toi ; sois en sécurité ; ne te hâte pas de donner ton assentiment avant d'appliquer la règle naturelle. » S'il s'inquiète que ses désirs ne soient pas satisfaits et soient mis en échec, que ses aversions le fassent tomber sur l'objet détesté, d'abord je l'embrasserai parce qu'il a laissé de côté tout ce qui effraye les autres et toutes leurs craintes pour s'occuper de son activité propre, dans la région même où est son moi lui-même. Puis je lui dirai : « Si tu ne veux pas échouer dans tes désirs ni tomber sur ce que tu détestes, ne désire rien qui te soit étranger, ne cherche à éviter rien de ce qui ne dépend pas de toi. Sinon tu dois échouer et tomber sur les objets détestés ». Quelle difficulté là-dedans ? Où y a-t-il place pour ces phrases : « Que va-t-il survenir ? Quelle issue cela aura-t-il ? Pourvu que je ne rencontre pas ceci ou cela ! » ?

Epictète, Entretiens



Note du corrigé :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : Vic (Elève)

 

Description :
Une copie entièrement retranscrite d'un élève. Note obtenue: 18/20

 

Dans cet extrait des Entretiens, Epictète traite des moyens d’atteindre le bonheur, la vérité et la tranquillité. D’après lui, il faut pour cela, que l’homme arrive à réguler ses désirs en fonction de ce qui dépend de lui ou non. Il doit apprendre à entreprendre une réflexion qui lui permettra de distinguer ce qui est indépendant de sa volonté de ce qui ne l’est pas. Mais comment réguler ses désirs en fonction de ce qui va nous créer de l’embarra ou non ? Est-ce seulement en se détachant des choses extérieures que l’homme peut accéder à la tranquillité ? Pourquoi l’homme doit-il se détacher de ce qui est indépendant de sa volonté ? La découverte de l’inconscient a-t-elle remis en cause la thèse d’Epictète ? Nous nous intéresserons tout d’abord à la peur de l’homme de ne pas pouvoir contrôler l’avenir et de voir son désir insatisfait. Puis, nous étudierons la démarche de l’homme sage qui sait se détacher de ce qui est indépendant de sa volonté et des solutions de l’auteur pour devenir cet homme sage. Enfin nous aborderons le sujet de l’inconscient, découvert bien après Epictète, et tenterons de le lier à la thèse du philosophe.

Dès la première phrase (lignes 1 à 2), le philosophe nous confronte à la relation conflictuelle qu’a l’homme face aux choses extérieures. Ces dernières sont qualifiées par l’auteur comme des « difficultés », « de l’embarras ». D’après lui, les hommes ne sont pas à l’aise avec tout ce qui ne fait pas partie d’eux, au contraire, tout ceci ne leur pose que des problèmes. Et ces problèmes, Epictète les énonce à la suite : « Que vais-je faire ? Que peut-il advenir ? Quelle sera l’issue ? Pourvu que telle ou telle chose ne se rencontre ! » (Lignes 2 à 3) Il pose en effet les réflexions habituelles des hommes. Car qui ne s’est jamais demandé au réveil ce qu’il adviendra de l’avenir ? Qui ne s’est jamais dit intérieurement « j’espère que la journée va se passer sans encombre » ? D’après Epictète, aux lignes 3 à 5, ce sont les interrogations et les souhaits des hommes qui ne savent pas se détacher des choses qu’ils ne peuvent contrôler, des choses qui sont « indépendantes de [leur] volonté ». Car l’avenir ne peut pas être modelé par l’homme. Certes, il a la possibilité de faire des choix qui influenceront cet avenir, mais jamais il ne pourra le maîtriser entièrement. Prenons les catastrophes naturelles : depuis la nuit des temps, l’homme les subit et il n’a aucune emprise sur elles. Et même s’il est aujourd’hui capable de limiter les dégâts, il ne pourra jamais empêcher la catastrophe de se produire. De même pour autrui : si l’homme peut se contrôler lui-même, il ne peut pas contrôler les autres qui font partie de son avenir. Et toutes ces choses extérieures, incontrôlables par l’homme, sont la cause des difficultés chez l’homme. D’où vient cette volonté à vouloir tout connaître, tout anticiper, tout contrôler ? Il y a chez l’homme le reflex de s’interroger sur l’avenir qui n’existe pas chez la plupart des animaux (ces derniers vivant au jour le jour et étant guidés par leur instinct). Mais ces questions ne sont due qu’à la volonté d’améliorer son confort : l’homme en ayant peur de ce que lui réserve l’avenir, a peur que ses désirs ne soient pas satisfait et donc qu’il ne perde son confort. Et même lorsque l’homme agit sur l’instant présent, il se demande souvent quelles répercussions auront ses actions dans le futur. Cependant, rappelons que si les choses extérieures sont une difficulté pour l’homme, les choses intérieures lui causent aussi de l’embarras. Donnons comme exemple l’inconscient. Longtemps ignoré par les hommes l’inconscient n’est connu par les scientifiques et psychologues non plus comme un mécanisme mais comme un monde parcouru de nature psychique, que grâce au psychanalyste Freud. Or l’inconscient peut mener à bien des embarras pour l’homme : conflits intérieurs, pulsions incontrôlable, complexes, névroses…l’inconscient étant un monde psychique aux caractéristiques et modes de fonctionnement propres, il n’est pas contrôlable par l’homme et, comme les choses extérieures, il peut lui causer bien des difficultés.

Dans la suite de sa réflexion, le philosophe imagine un homme aux lignes 5 et 6 qui, au lieu de s’inquiéter pour son avenir, se demande comment faire pour ne pas donner son approbation à ces choses extérieures qui pourront lui causer du tort. Réjouis d’avoir en face de lui un tel homme, Epictète se dépêche de lui rappeler, aux lignes 7 à 9, qu’il est inutile de s’inquiéter pour cela. En effet, d’après lui, le bon comportement est de ne s’occuper que des choses qui sont intérieures à l’homme et non pas de ce qu’il ne peut contrôler, de ce qui est indépendant de sa volonté. « S’il s’inquiète que ses désirs ne soient pas satisfaits et soient mis en échec, que ses aversions le fasse tomber sur l’objet détesté, d’abord je l’embrasserai parce qu’il a laissé de côté tout ce qui effraye les autres » (lignes 9 à 11) explique l’auteur. Les autres, ce qui s’interrogent sur ce qu’il va advenir, ne s’inquiètent-ils pas eux aussi que leur désirs soient insatisfaits d’après l’auteur ? Ce n’est pas ainsi qu’il faut comprendre ce qu’écrit Epictète. Car d’après lui, ce n’est pas la volonté de satisfaire ses désirs qui différencie cet homme sage des autres. C’est justement sa peur que ses craintes sur l’avenir ne le fassent échouer dans sa quête du bonheur qui le différencie des autres. Epictète considère que si un homme ne désire pas contrôler les choses extérieures, il ne sera pas insatisfait et déçu par ce que lui aura réservé l’avenir. Quant à ses réflexions, elles ne seront plus tournés vers « comment contrôler ce qui est indépendant de ma volonté ». Car on ne peut pas être déçu de quelque chose qu’on n’a pas voulu contrôler et qui a échappé à notre volonté. Si l’homme ne s’inquiète pas de tout ce qui ne dépend pas de lui, il ne sera pas déçu ou frustré car il aura concentré tous ses désirs sur son moi. D’où les conseils que de donne Epictète de la ligne 12 à la ligne 17 : il rappelle que l’homme sage devra se concentrer sur lui-même, c’est-à-dire sur ce qu’il peut contrôler, sur ce qui est soumis à sa volonté, mais en aucun cas sur ce qui ne dépend pas de lui. Son bonheur en dépend. Car comme l’explique le philosophe : « Sinon tu dois échouer et tomber sur les objets détesté ». C’est-à-dire que si l’homme s’attache à ce qu’il ne contrôle pas, il n’en ressortira que frustré, il n’aura pas su éviter ce qui l’effrayait et il aura échoué dans sa quête du bonheur. Enfin, toutes les questions que le philosophe a énumérées aux lignes 2, 3, 18 et 19 ne s’imposeront plus à son esprit et il sera libéré des difficultés que causent les choses extérieures.

Si l’auteur semble nous donner les clefs du bonheur, si ses conseils nous paraissent indispensables à la quête de la vérité, sa réflexion soulève néanmoins une interrogation. Nous avons rappelé, plus haut, que les difficultés que connait l’homme ne sont pas uniquement dues aux choses extérieures comme semble l’affirmer l’auteur dans un premier temps. Effectivement, son inconscient échappe à son contrôle et peut lui engendrer des difficultés de l’ordre psychologique voir psychiatrique. Si l’homme s’en remet alors à son moi intérieur, il est possible qu’il connaisse des frustrations et qu’il tombe sur les objets détestés. Car comme l’inconscient possède son propre mode de fonctionnement, il échappe au contrôle de l’homme. Comment Epictète peut-il alors affirmer qu’en se concentrant sur les choses intérieures uniquement, l’homme ne sera pas déçu ? Ce n’est pas ce qu’affirme le philosophe et c’est en approfondissant la lecture de ce texte que le lecteur peut cerner la réflexion d’Epictète. Lorsque nous étudions de près l’argumentation de l’auteur, nous pouvons comprendre là où il veut mener la réflexion du lecteur. Et c’est grâce aux lignes 12 à 14 qu’il est possible de comprendre ce qu’il veut dire : « […] pour s’occuper de son activité propre, dans la région même où est son moi lui-même ». L’auteur n’affirme pas qu’en se concentrant uniquement sur son moi intérieur, l’homme trouvera la vérité et le bonheur. Il affirme seulement que quand il ne désirera plus contrôler ce qui est indépendant de sa volonté, il pourra se concentrer sur les choses intérieures et donc se mettre en quête du bonheur et de la vérité. Evidemment, Epictète n’avait pas encore connaissance de l’inconscient comme nous l’avons aujourd’hui grâce aux travaux de Freud, mais il négligeait pas moins le fait que l’homme ait un « moi lui-même ». Et c’est sur cette partie de lui-même que l’homme doit se concentrer pour se libérer de tout ce qui ne le mène pas au bonheur et à la tranquillité (comme les passions par exemple, qui font de l’homme un esclave de ses désirs). De nos jours se concentrer sur les choses intérieures, signifie faire un vrai travail psychologique sur soi-même pour réussir à vaincre toutes les difficultés que nous impose l’inconscient. Car dans l’inconscient, là encore, il est question de désir, non pas du désir de contrôler, mais des désirs refoulés qu’il faut savoir guérir pour ne pas subir l’embarras de ces choses intérieures. Pour aider l’homme dans sa quête du bonheur, il existe la psychanalyse, les psychologues, les travaux de méditations qui lui permettent de mieux se connaître et donc de se libérer de ces difficultés. Si l’homme est capable de refouler ce désir de contrôler ce qui est indépendant de sa volonté, il pourra alors se concentrer sur ce qu’il ne peut contrôler sans un travail sur lui-même : l’inconscient, et sera donc sur la voie qui mène à la sagesse.

Ainsi, si l’homme veut trouver le chemin de la tranquillité et du bonheur, il doit apprendre à ne pas placer ses désirs dans les choses qui sont indépendantes de sa volonté. Il y a d’abord les choses extérieures : il doit apprendre à ne pas vouloir les contrôler. Après cela, il connaîtra une première étape de tranquillité. Et s’il veut connaître la tranquillité et le bonheur pleinement, il devra faire un réel travail sur lui-même. Epictète pensait aux passions que l’homme doit apprendre à contrôler lorsqu’il parlait du travail de l’homme à faire sur lui-même. Mais les travaux sur l’inconscient ont permis de se rendre compte que l’homme ne doit pas se contenter de savoir contrôler ses passions pour connaître la tranquillité.