Alain, Éléments de philosophie : science, vérité et perception

Date d'ajout : 23/03/2010 • 1 707 vues
Texte étudié :

«Il faut toujours remonter de l'apparence à la chose ; il n'y a point au monde de lunette ni d'observatoire d'où l'on voit autre chose que des apparences. La perception droite, ou, si l'on veut, la science, consiste à se faire une idée exacte de la chose, d'après laquelle idée on pourra expliquer toutes les apparences. Par exemple, on peut penser le soleil à deux cents pas en l'air; on expliquera ainsi qu'il passe au-dessus des arbres et de la colline, mais on n'expliquera pas bien que les ombres soient toutes parallèles ; on expliquera encore moins que le soleil se couche au delà des objets les plus lointains ; on n'expliquera nullement comment deux visées vers le centre du soleil, aux deux extrémités d'une base de cent mètres, soient comme parallèles. Et, en suivant cette idée, on arrive peu à peu à reculer le soleil, d'abord au delà de la lune, et ensuite bien loin au delà de la lune, d'où l'on conclura que le soleil est fort gros. Je ne vois point que le soleil est bien plus gros que la terre, mais je pense qu'il est ainsi. Il n'y a point d'instrument qui me fera voir cette pensée comme vraie. Cette remarque assez simple mettrait sans doute un peu d'ordre dans ces discussions que l'on peut lire partout sur la valeur des hypothèses scientifiques. Car ceux qui se sont instruits trop vite et qui n'ont jamais réfléchi sur des exemples simples, voudraient qu'on leur montre la vérité comme on voit la lune grossie dans une lunette.»

Alain, Eléments de philosophie



Note du corrigé :
  • Note actuelle 5.00/5

Proposé par : Bibounde (Elève)

 

Description :
Commentaire rédigé par "moi" ( élève de TS ). Commentaire du professeur «très bien rédigé, de nombreuses références, très complet, clair.» Note obtenue : 17

 

Le thème de la science fut sujet à de nombreuses controverses parmi les philosophes, et ce depuis sa naissance. Le savoir scientifique est-il ou non un vecteur de la vérité ? Cette question semble au cœur du débat. Alain, lui, adopte une position favorable à la science tout en démontrant par une démarche pédagogique que les vérités qu’elle transmet ne se donne pas à voir simplement, mais qu’elles relèvent d’un effort intellectuel. La thèse que soutient donc Alain est que les hypothèses scientifiques nous font prendre conscience de la vérité des choses en s’éloignant des apparences, mais que celles-ci étant le fruit de travails de l’esprit, rien ne pourra jamais prouver la véracité d’un énoncé scientifique. On étudiera donc dans un premier temps les lignes 1 à 4 ( jusqu’à « apparences »), ce qui permettra de s’interroger sur la valeur des perceptions. Dans le deuxième temps, on s’intéressera à l’exemple développé que nous propose Alain afin d’illustrer son affirmation de départ ( ligne 4 à 10, jusqu’à « fort gros » ), ce qui nous amène enfin à une réflexion sur les vérités scientifiques, permise au terme de l’argumentation.


Alain annonce tout d’abord qu »il faut toujours remonter de l’apparence à la chose ». On note dans cette expression que le philosophe établit une hiérarchie entre les apparences, c'est-à-dire ce que l’on perçoit, et ce qui est véritablement ; il préconise que chacun fasse un mouvement ascendant vers la chose. Selon Alain, il est nécessaire de s’éloigner des apparences. En effet, tout ce que nos sens nous donnent à voir, entendre, sentir, sont des apparences, par opposition à l’essence de ce qui nous entoure, à l’ « être », et ce quelle que soit la manière dont on perçoit les choses puisqu’il « n’y a point de lunette ni d’observatoire d’où l’on voit autre chose que des apparences ». Cela signifie que, que je regarde une fourmi sur le sol de ma hauteur habituelle, ou que je l’observe au microscope, certes ma perception de la fourmi n’aura pas la même précision, mais celle-ci ne pourra me fournir que l’apparence, que les qualités de la fourmi en question.
Alain nous donne ensuite la clef au problème qu’il vient de poser, la possibilité de l’ébranlement de l’essence même des choses : ce serait « la perception droite, ou si l’on veut, la science ». Selon Alain, seule la science est susceptible d’offrir autre chose que des apparences, autre chose qu’une multiplicité d’existences. C’est d’ailleurs en ce sens qu’on comprend l’opposition entre « la chose » et « toutes les apparences. L’apparence relève de l’individuel, du contingent, de ce qui pourrait être autrement ; en revanche, ce qui réfère à la chose, c’est l’essence, l’idée, le concept, l’universel. Ainsi, quand bien même j’aurais observé toutes les fourmis, je ne pourrais pas affirmé les avoir observé dans leur universalité, puisque je n’ai pas pu observé les fourmis passées ou futures. On retrouve donc là une intertextualité avec le texte d’Aristote, fondateur de la science, dans ses Seconds Analytiques : L’observation est de l’ordre de l’individuel, alors que la science touche à l’universel. On pourrait également établir une analogie entre apparences et « perception droite », et connaissances et savoir. Effectivement, le savoir touche à l’absolu, à l’universel. La perception droite est donc un état de conscience par lequel on saisirait directement l’essence de chaque objet. C'est-à-dire qu’en voyant la table de ma salle à manger, je puisse percevoir directement que cela est « la table », en séparant son apparence de son concept. Paradoxalement, la « perception droite », en ce qu’elle désigne la science, n’a pas un sens d’observation comme on qualifie habituellement la perception. La perception droite dépasse le stade d’une somme de sensations, en visant au-delà des apparences : c’est une formalisation, un effort d’abstraction à partir de celles-ci. Car pour expliquer les apparences, il faut « se faire une idée exacte de la chose ». Le terme d’idée est récurrent tout au long du texte. De la même manière que dans l’extrait de La République, de Platon, l’ « Allégorie de la Caverne », les prisonniers sortent de la caverne et atteignent le monde réel, incarnation du monde intelligible des Idées, par la philosophie, la science consiste elle aussi à viser l’Idée dans le but d’expliquer les multitudes de phénomènes. L’idée est en effet la condition d’existence de tous les objets puisque ces derniers sont une matérialisation de celle-ci, elle a donc un plus haut degré de réalité que les apparences, et donc un plus haut statut en termes de vérité. Selon Alain, il ne faut pas se contenter de percevoir passivement les phénomènes mais il faut chercher les lois qui les régissent, ce qui n’est possible qu’en recherchant l’essence des objets. On peut ainsi prendre l’exemple du texte de Descartes sur le morceau de cire, extrait de ses Méditations (II) : on ne peut identifier et caractériser les phénomènes de fusion et solidification que parce qu’on possède l’idée de substrat du morceau de cire. D’après Alain, ce procédé fonctionne pour toutes les apparences. Et dans un contexte plus complexe, il faut appliquer cette même règle et user de ce qu’on nomme le réductionnisme. Le réductionnisme consiste en l’instauration d’un « filet » entre les sens, les apparences, et la conscience, afin d’isoler les causes : puisque les apparences sont un chaos de perceptions diverses et muables, il est nécessaire pour établir des lois, de réduire les phénomènes les plus complexes en systèmes plus simples ne prenant en compte que quelques paramètres. Par exemple, il serait impossible de décrire mathématiquement le mouvement d’un projectile sans séparer la force de la gravité. Comme le dit l’auteur lui-même, les idées ne sont que des moyens, (…), des pinces pour saisir les objets de l’expérience ». Ainsi, l’important est le jugement, et non pas seulement le raisonnement scientifique.
Dans cette première partie, Alain nous inculque donc comme une leçon selon laquelle « il faut » chercher au-delà des apparences pour saisir les explications des apparences, et donc la vérité. Tel un maître ou un instituteur, il va ensuite développer un exemple afin d’illustrer sa « leçon ».



Effectivement, Alain utilise un exemple simple : celui de la perception du soleil. Selon le philosophe, notre perception nous permet de « penser le soleil à deux cents pas en l’air’, ce qui permettra d’expliquer certains phénomènes. Mais en tenant compte de cette hypothèse de départ, il m’est impossible d’expliquer certains autres phénomènes. Le problème que pose ici Alain est celui de l’élaboration des concepts scientifiques. Ainsi sont à la fois soulignées les limites de la perception et les limites des théories scientifiques en générale. Comme l’affirme Claude Bernard, « Le fait suggère l’idée ; l’idée dirige l’expérience, l’expérience juge l’idée ». Cette phrase résume parfaitement les différentes étapes auxquelles Alain fait face lors de son raisonnement dans l’exemple. A partir de l’hypothèse "le soleil est à deux cents pas en l’air », on est amené à « reculer le soleil » pour résoudre les incohérences de l’apparence sensible. Ainsi, plus un scientifique fait d’expériences, plus son énoncé scientifique aura de chances d’être vrai. En se rapportant aux termes d’Alain, on pourrait dire que plus on explique d’apparences, plus l’idée qu’on s’était faite de la chose est exacte.
L’exemple d’Alain montre donc que la science consiste toujours en une rectification historique du savoir qui était déjà acquis : on a l’exemple de la théorie de la relativité mais aussi toute l’histoire de la science En formant des concept par abstraction, je peux formuler des lois en explication aux faits observés ; lois qui sont vérifiées par l’expérience. Chaque observation que fait Alain ( « les ombres soient toutes parallèles », « deux visées (…) soient comme parallèles »…), est en fait en elle-même la prémisse de la loi qui lui correspond. On peut ainsi dire avec Jaspers, que « tout fait est déjà théorie ». Toute théorie scientifique est donc caduque et provisoire, et en attente d’une rectification ou même d’une falsification. Il suffit ainsi d’avoir un contre-exemple pour renoncer à une théorie : la science n’est jamais faite, elle est toujours à faire.
C’est donc par étapes successives que l’on arrive à se rapprocher de l’idée de vérité et du « comment » des choses. Il en est de même d’ailleurs, pour la découverte de la vérité par la philosophie. En fait, si ces deux domaines diffèrent dans la mesure où l’une traite de la métaphysique et l’autre de la nature ; il est pertinent de noter que le mode opératoire pour parvenir à la vérité est le même : il y a un temps d’apprentissage. Ainsi, il y a un temps de l’accommodation à la lumière du soleil pour les prisonniers dans l’ « Allégorie de la caverne » citée précédemment.
Par Ailleurs, il est intéressant de noter qu’alors que dans la première partie Alain affirmait qu’il fallait chercher au-delà des apparences, la deuxième partie constituée par l’exemple nous invite à nous méfier des apparences, à la manière de Descartes dans les Méditations métaphysiques qui a en premier lieu douter de ses sens. Effectivement, les apparences, les sensations et perceptions ne sont pas fiables, mais trompeuses : le fait que le soleil est fort gros est en contradiction avec les informations visuelles apportées par l’observation du soleil qui me semble petit. Il faut donc se convertir, au sens étymologique du terme, en coupant les liens d’avec nos sens. Car c’est en s’éloignant du contingent des existences qu’on parvient à s’éloigner des tromperies de l’apparence et de la perception.
Par ailleurs, le développement historique de la science consista en un effort d’abstraction chaque fois plus grand. Et tout comme le soleil, le réel et la vérité est un horizon qui recule inlassablement, au rythme des découvertes scientifiques et des changements de paradigmes. De fait, le texte d’Alain n’est pas seulement pertinent dans sa vertu pédagogique, mais la forme de son exemple permet de retracer le principe d’évolution des sciences. En effet, si on pouvait corroborer l’hypothèse que le soleil est à deux cents pas en l’air, c’est précisément parce que le modèle dans lequel on l’étudiait ne dépassait pas les arbres et les collines. C’est en élargissant notre champ de vision que l’on est amené à réfuter la première hypothèse. Or, la science, dans son contexte historique, obéit au même mouvement d’élargissement dans la prise en compte des données des systèmes. Ainsi, la mécanique de Newton ( déjà moderne), bien qu’admettant l’existence du vide, n’embrasse que les phénomènes se déroulant à notre échelle. En revanche, Einstein, dans son effort de formalisation croissante, est parvenu à établir une science concernant un univers plus vastes, donc certains aspects sont même impossibles à percevoir.
Alain a donc montré par un exemple concret et simple de quelle manière on parvenait à établir des vérités scientifiques. Dans la troisième partie, Alain va rebondir sur cet exemple pour dégager une critique de ceux qui n’ont pas su assimiler les principes des théories scientifiques.



Alain montre en effet qu’on ne peut pas apporter de preuve indiscutable à une théorie scientifique : « Je ne vois point que le soleil est fort gros, mais je pense qu’il est ainsi ». On remarque bien l’antithèse entre « vois » qui se rapporte aux perceptions trompeuses, et « pense » qui se rapporte au résultat de la réflexion à l’issue de laquelle on a pu élaboré la « vérité ». Mais pourquoi n’y a-t-il « point d’instrument qui me fera voir cette pensée comme vraie » ? On l’a vu dans l’exemple, on parvient à s’approcher d’une « idée exacte de la chose » par étapes successives. Cela constitue une opération d’induction, qui est commune à l’élaboration de toutes les vérités scientifiques et de laquelle découlent plusieurs difficultés. L’induction est l’opération effectuée par le procédé de syllogisme et qui permet de passer du particulier au général : le problème est que la théorie annoncera toujours plus qu les expériences, son but étant de faire progresser l’intelligibilité du réel. Or, on l’a vu, l’établissement d’une théorie nécessite une opération intellectuelle d’abstraction, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’aucune théorie ne peut être définitivement jugée comme vraie : la vérité n’est pas donnée par la nature, elle est le résultat d’un effort de l’esprit. Pour Hume, et d’autres philosophes nominalistes, cela constitue une des grandes faiblesses de la science. Mais Alain semble se rallier à l’épistémologue Karl Popper et à son idée de falsifiabilité. Effectivement, selon ce dernier, le caractère réfutable des hypothèses scientifiques n’est en rien la preuve de la fausseté de leur contenu mais au contraire est la caution de celles-ci en ce sens qu’il prouve leur scientificité. D’ailleurs, selon Popper, plus une théorie est falsifiable, plus la vérité qu’elle énonce est puissante. On peut donc comprendre le sens de l’expression « la valeur des hypothèses scientifiques » : un énoncé est scientifique si et seulement s’il est falsifiable. Aussi Alain dénonce t-il peut être ici les « pseudo-sciences » telles que l’astrologie, la cryptozoologie ou même la psychanalyse qui se revendiquait être une science à l’époque d’Alain : toutes ces « pseudo-sciences » ne sauraient constituer de réelles sciences puisqu’elles se basent sur des existences hypothétique, comme l’existence de l’Inconscient pour la psychanalyse par exemple. Pour Alain, il y a l’idée de ce que Popper nomme l’asymétrique logique, et qui est le fait qu’il suffit d’un contre-exemple pour qu’une théorie soit réfutée, alors que même une infinité d’expériences de pourra prouver sa véracité.
De plus, Alain finit par ajouter que « ceux qui se sont instruits trop vite » se méprennent et cela à deux reprises. En fait, la dernière image d’Alain comporte presque une valeur morale. En effet, ceux qui se sont instruits trop vite prennent pour vérité ceux qu’ils observent : or la lune grossie dans une lunette ne nous donne pas les dimensions véritables de la lune : cette vision étant une apparence, elle ne peut pas être une vérité. La vérité scientifique est abstraite, on l’a expliqué. Cette dimension de la science est d’ailleurs très critiquée par des philosophes comme Bergson, pour qui c’est précisément parce-que le savoir scientifique est œuvre de l’intelligence de l’abstraction qu’il n’atteint pas le réel. La vérité, selon Alain, ne relève pas des perceptions immédiates. Pour reprendre ses propres termes, d’un autre ouvrage, « Ouvrez les yeux, et c’est un monde d’erreurs qui entre ». De fait, « ceux qui se sont instruits trop vite » ne font pas que s’illusionner sur la nature de la vérité mais également sur les moyens de l’atteindre ; à la manière dont se méprenait Ménon lorsqu’il demande à Socrate de lui donner l’essence de la vertu ( Ménon de Platon). Ainsi la vérité se conquiert, et lorsqu’elle nous est assenée, elle perd toute sa valeur. De cette manière, lorsque Alain dit « cette remarque assez simple mettrait sans doute un peu d’ordre dans ces discussions que l’on peut lire partout sur la valeur des hypothèses scientifiques », il est probable que le philosophe critique ici l’essor de la vulgarisation scientifique à son époque. En effet, le savoir scientifique, lorsqu’il est vulgarisé, est une appropriation par l’homme de la vérité qui la prend pour certitude : celle-ci perd donc sa valeur, et même parfois l’exactitude de son contenu.
Alain concède que rien ne prouve la véracité des énoncés scientifiques et d’autre part affirme qu’il faut constamment construire un travail d’abstraction intellectuelle pour se rapprocher de l’essence de ce qui nous entoure.



En conclusion, ce texte d’Alain a une portée pédagogique puisque par la forme de son exemple, le philosophe nous amène graduellement à appliquer nous même la thèse « qu’il faut toujours remonter de l’apparence à la chose », tout en faisant acte de la démarche scientifique et en soulignant l’importance à la fois de la théorie et de l’expérience dans l’élaboration de la science. Mais il comporte également une visée critique des préjugés de sa société qui assurent que la vérité scientifique relève de la nature et de la certitude. On comprend alors qu’il ne faut donc décidément pas ni se fier aux apparences sensibles, ni aux opinions de la société.

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