Alain, Éléments de philosophie : inconscient

Date d'ajout : 01/02/2010 • 3 127 vues
Texte étudié :

«L'homme est obscur à lui-même, cela est à savoir. Seulement, il faut éviter ici plusieurs erreurs que fondent le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre moi; un Moi qui a ses préjugés, ses passions, et ses ruses, une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. On a peur de son inconscient, là se trouve la faute capitale; un autre Moi qui me conduit qui me connaît et que je connais mal. On s'amuse à faire le fou. Tel est ce jeu dangereux. On voit que toute l'erreur consiste ici à gonfler un terme technique. Au contraire, vertu, c'est se dépouiller de cette vie prétendue. Il faut comprendre qu'il n'y a point de pensée en nous sinon par l'unique sujet Je. Il ne faut point se dire qu'en rêvant on se met à penser. Il faut savoir que la pensée est volontaire; tel est le principe des remords: "tu l'as bien voulu!" [...] En somme il n'y a pas d'inconvénient à employer couramment le terme d'inconscient. Mais si on le grossit, alors commence l'erreur; et bien pis, c'est une faute.»

Alain, Éléments de philosophie



Note du corrigé :
  • Note actuelle 3.25/5

Proposé par : Gland (Elève)

 

Description :
Devoir rendu par l'élève, note obtenue: 14/20. Corrigé complet.

 

 

Dans cet extrait d’éléments de philosophie, Alain cherche à démontrer que « c’est une faute » de « grossir le terme d’inconscient », c'est-à-dire en faire une sorte de monstre qui habiterait chacun d’entre nous. Le texte répond donc à la question suivante : l’inconscient est-il un autre moi ? On pourrait croire en effet qu’il y a en nous comme un étranger, qui se manifeste dans nos rêves ou nos manies, qui expliquerait par exemple pourquoi nous insupporte la vue d’une souris, pourtant inoffensive. Mais l’auteur, contre cette idée, essaye de démontrer que l’hypothèse de l’inconscient peut se révéler dangereuse, qu’elle permet à l’homme de se décharger de ses responsabilités en mettant ses fautes sur le compte de cet autre Moi, et que si l’homme pense, il est responsable. Pour affirmer cette thèse, il adopte un plan en trois parties, exposant d’abord que deux Moi ne peuvent pas aller de pair, ensuite le fait que l’inconscient est une échappatoire à la responsabilité de nos actes, puis en expliquant que la pensée étant liée à la conscience, elle va à l’encontre de l’inconscient.

Dans sa première partie, Alain commence en admettant que « l’homme est obscur à lui-même », c’est-à-dire qu’il a bien des facettes énigmatiques dans sa personnalité, que l’on ne peut se connaître vraiment, mais ces zones obscures ne sont selon lui nullement expliquées par un second Moi qui voudrait faire agir l’individu contre son gré. En effet, selon lui, une « erreur grave » est de penser « que l’inconscient est un second moi ». Son premier argument est de montrer qu’il ne peut pas y avoir en une seule personne deux « voix » à la fois ; car les « préjugés », les « passions » et les « ruses » sont du domaine de la conscience. Si on concédait une place à l’inconscience, le Je deviendrait impersonnel, et l’inconscience et la conscience seraient rivales. En raisonnant ainsi, Alain s’oppose à la notion d’inconscient Freudien, qui soutient l’existence d’un conflit permanent entre le moi et le « ça », c'est-à-dire l’inconscient

En second lieu, l’auteur explique qu’abuser du terme d’inconscient est dangereux, car lui donner de l’importance serait admettre qu’il dicte notre conduite. Mais s’il en était ainsi, personne ne serait vraiment responsable de ses actes, et tous les crimes pourraient être commis au nom de l’inconscient de leurs auteurs : ce n’est plus moi qui agit, mais un autre Moi « qui me conduit » « et que je connais mal », un Moi qui n’est pas Moi. Ainsi, personne ne peut être tenu responsable de ses actes : ce n’est pas de ma faute. Alain parle de « faute capitale » ; cette faute n’est-elle pas de déclarer que toutes les fautes ne sont pas de ma faute ? « On s’amuse à faire le fou », nous dit Alain, car l’homme est bien conscient de ses actes et de leur portée. « On a peur », « là se trouve la faute capitale ». Alain entend par là que croire en l’inconscient, c’est s’inventer une domination dont on a peur afin de se soumettre à sa volonté. On constate donc qu’une personnification de l’inconscient aboutit à se décharger du fardeau de la liberté, en mettant les décisions sur le dos d’un autre. Refuser sa liberté est un manque de moralité. C’est donc au nom de la moralité et de la responsabilité qu’Alain dénonce les dangers de l’inconscient quand on lui apporte de l’importance. Ainsi, « vertu, c’est se dépouiller de cette vie prétendue », et respecter la morale et la liberté de chacun.

La troisième partie du texte porte sur la pensée. L’auteur veut démontrer que la faculté de penser est le propre de l’homme conscient : « il n’y a point de pensée en nous sinon par l’unique sujet Je ». Donc la pensée serait hors de portée de ce soi-disant « conseiller ». Lorsqu’on agit, on doit se considérer comme unique sujet de l’action, l’absolu point de départ de notre acte. Si Alain dit qu’il ne faut pas croire « qu’en rêvant on se met à penser », c’est que pour lui il ne s’agit que d’un simple mécanisme. Penser tient du domaine de la conscience car l’homme est maître de ses pensées, de ses actes et choix, ce qui induit que penser est lié à la notion de responsabilité. L’auteur nous parle alors des remords : « tu l’as bien voulu ». Ici le fardeau de la liberté est présenté comme reposant sur une pensée, volontaire et responsable. Cette morale consiste à se référer au Je, unique et conscient, maître de ses actes.

Pour Alain, il ne s’agit pas tant de dire que l’inconscient n’existe pas, que même s’il existe il n’a pas à nous soumettre, et que s’il le fait c’est parce que nous lui attachons trop de considération. On a donc pu constater que Alain est en désaccord avec la théorie freudienne du moi, du surmoi et du ça. Pour sa part, il refuse l’inconscient pour le danger qu’il peut apporter : l’irresponsabilité, l’abandon à l’inconscient ; il veut éviter l’abus de ce terme.

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