Stendhal, Le Rouge et le Noir - Livre I, chapitre 10 : Ascension de Julien en montagne (extrait 2)

Dernière mise à jour : 20/12/2017 • 2 231 vues
Texte étudié :

Julien s'échappa rapidement et monta dans les grands bois par lesquels on peut aller de Vergy à Verrières. Il ne voulait point arriver si tôt chez M.Chélan. Loin de désirer s'astreindre à une nouvelle scène d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair dans son âme, et de donner audience à la foule de sentiments qui l'agitaient.
J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans les bois et loin du regard des hommes, j'ai donc gagné une bataille !
Ce mot lui peignait en beau toute sa position, et rendit à son âme quelque tranquillité.
Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que M. de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quoi ?
Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme heureux et puissant contre lequel, une heure auparavant, il était bouillant de colère acheva de rasséréner l'âme de Julien. Il fut presque sensible un moment à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait. D'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la forêt du côté de la montagne. De grands hêtres s'élevaient presque aussi haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à trois pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu impossible de s'arrêter.
Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué et qui sert seulement aux gardiens de chèvres, il se trouva debout sur un roc immense, sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il brûlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes élevées communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et de tous les insolents de la terre ; mais Julien sentait que la haine qui venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille. Je l'ai forcé, je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi ! plus de cinquante écus par an ! Un instant auparavant, je m'étais tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour, la seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les pénibles recherches.
Julien, debout sur son grand rocher, regardait le ciel, embrasé par un soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du rocher, quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L'œil de Julien suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet isolement.
C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne ?

Stendhal, Le Rouge et le Noir - Livre I, chapitre 10



Note du commentaire :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : marijav (Elève)

 

Description :
Commentaire en deux parties :
I. L’élévation physique, associée aux idées de solitude héroïque et de mépris des riches,
II. La domination psychologique qui succède à cette élévation.

 

 

Introduction



Ce chapitre synthétise plusieurs grands sujets stendhaliens: l'isolement de Julien Sorel, son mépris des riches et le culte de Napoléon. A travers une brève perception de la nature, le lecteur assiste à l'élévation psychologique du héros pour qui la réussite est avant tout une revanche sociale.

Julien est désormais engagé comme précepteur des enfants de M. de Rênal. Quelques semaines ont passé et un jour Julien réalise qu'il vient de gagner une double victoire sur M. de Rênal : il a réussi à dissimuler un portrait de Napoléon dans sa chambre alors qu'il vit chez M. de Rênal, un royaliste ; il a réussi à obtenir une augmentation de salaire assez facilement, en exerçant un chantage sur Monsieur de Rênal. Pour faire le bilan de cette journée victorieuse, il prétexte un retour à Verrières pour aller marcher tout seul dans la nature.

"Pas une ligne pour le joli, pour le pittoresque, pour l'amusement. Toujours quelque chose, toujours de l’intérêt.»
Paul Léautaud, Journal Littéraire,

La structure : La structure du texte (élévation physique, montée de la montagne, regard sur les choses matérielles, nouvelle élévation psychologique en compagnie de l'épervier) est symétrique à celle du roman (élévation sociale et ambition, réussite sociale, sérénité retrouvée dans le lieu symbolique qu'est la prison).

Ce commentaire est axé sur : l’ascension du Julien Sorel (physique et psychologique) d’un côté et sur sa domination psychologique de l’autre.

I. L’élévation physique, associée aux idées de solitude héroïque et de mépris des riches



a) L’isolement

L’idée de solitude héroïque se concrétise surtout dans le syntagme « séparé de tous les hommes ». Tout concourt à dégager une information dominante: Julien Sorel est différent de son milieu. Il est seul dans le monde.

Le thème d'isolement est souvent associé à la présentation d'un lieu élevé. Ici il se trouve debout sur un roc immense. C'est à cinq ou six pieds du sol à cheval sur l'une des pièces de toiture dans la scierie de son père qu'on découvre Julien pour la première fois, lisant le Mémorial de Sainte-Hélène. C'est encore lors de son voyage chez son ami Fouqué, dans une grotte en haut d'une montagne que Julien éprouve le bonheur: "Julien resta dans cette grotte plus heureux qu'il ne l'avait était de la vie, agité par ses rêveries et par son bonheur de liberté." Enfin c'est dans cette grotte qu'il demande d'être enterré et que Mathilde célébrera la cérémonie finale.
Il sera encore heureux dans le donjon gothique qui est sa prison.
L'élévation, la hauteur, sont de constantes stendhaliennes liées au bonheur ou à la victoire. Comme Fabrice en haut de la tour Farnèse, Julien accède toujours à la sérénité lorsqu'il se trouve dans une position physiquement dominante. « Cette position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il brûlait d'atteindre au moral ».

Au début le narrateur dit qu’avant de s'astreindre à une nouvelle scène d'hypocrisie Julien avait besoin de voir clair dans son âme. C'est ici » loin du regard des hommes » où le masque d’hypocrite tombe et où le lecteur sympathise avec Julien Sorel parce que Julien Sorel ressent la joie quand il ose être lui-même, quand il se trouve dans un milieu où il peut penser tout haut. Un personnage frénétique, froid, calculateur est ici une âme ardente et noble. Devant nous n'est plus un héros racinien constamment dévoré par son désir destructeur. C'est un héros cornélien, calme, posé et admirable.

b) La lutte des classes

Au niveau symbolique l'idée de l'ascension: la montée de la montagne est liée à l’idée de mépris des riches.

Julien Sorel est seul, isolé, marginalisé, au sein de sa famille biologique ainsi qu’au sein de sa famille adoptive.Il éprouve de là la haine contre la société et en même temps il veut réussir dans cette même société, il veut démontrer sa supériorité. Ici l'objet concret du mépris est M. de Rénal. Le narrateur souligne qu’il n’y a rien de personnel dans cette haine.

Pour Julien Sorel la réussite est une revanche sociale, un moyen de sortir de son état. Mais ici le lecteur sympathise avec Julien parce qu’il est évident qu’il ne s’agit pas d'un désir vulgaire de promotion sociale. Il ne veut pas parvenir, mais transgresser les classes. Il considère les riches, les gens en place, comme des ennemis à combattre, non comme des gens à envier, non comme des modèles à atteindre. Pour cela il utilise un vocabulaire militaire :
(J'ai gagné une bataille/Voilà deux victoires en un jour)

II. La domination psychologique qui succède à cette élévation.



La domination psychologique analysée à travers le regard que Julien Sorel porte sur la nature et sur le vol de l’épervier

a) La Nature

Stendhal présente comme exceptionnelle toute perception du paysage par Julien, qui est absorbé dans ses desseins et n'a pas un instant à perdre. Le paysage, le climat, la nature n'interviennent pas et n'agissent pas sur le personnage. Le lecteur est le plus souvent imprégné des perpétuelles agitations de cœur de Julien Sorel.

"Il fut presque sensible un moment à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait." Le mot presque souligne que Julien n'est pas enchanté.
La description de la nature n’a pas une fonction expressive, elle ne reflète pas un paysage psychique comme c’est le cas chez Rousseau. Ses héros ressentent les analogies entre leur état d'âme et les aspects de la nature lui trouvant une physionomie triste ou gaie, qui s'harmonise avec leurs sentiments. C’est le mot de « bataille » qui rend à l’âme de Julien Sorel quelque tranquillité, c’est la méditation sur l’argent qui achève de rasséréner son âme et en dernier lieu c’est l’air pur des montagnes qui communique la sérénité et même la joie.

Le monde qui envahit le roman, qui s'étale et qui écrase le héros n'est pas présent ici. Par exemple chez Flaubert la nature ne permet pas l’évasion. Elle s’étale, elle écrase ses personnages passifs et sans destin. Cela n'est pas possible pour un héros comme Julien. C'est une « âme de feu » qui, lorsqu'elle parle, elle emploie le langage de l'énergie, très chargé d'affectivité. Cette énergie est incarnée par le culte de Napoléon

b) Le culte de Napoléon

Dans le cadre de la dernière image- le vol de l’épervier, nous observons des signes qui servent à souligner la personnalité de Julien : son livre favori, le Mémorial de Sainte-Hélène; l’épervier, l’oiseau de proie dont «il enviait cette force, il enviait cet isolement». Ces signes se concentrent autour de son culte de Napoléon.

Dans l'ensemble, Napoléon personnifie l'amour effréné de la gloire, l'ascension perpétuelle vers la grandeur : modèle et inspirateur. Contrairement au caractère pragmatique et prosaïque qui agit pour agir et dont l'énergie est ainsi dégradée, le caractère napoléonien s'avère toujours (dans le roman) imaginatif, héroïque, en un mot : sublime.

Julien s’identifie à Napoléon, Julien s’identifie à l’épervier. Le narrateur insiste sur l’état d’âme de Julien Sorel, le mot « âme » est répété quatre fois. Les mouvements tranquilles et puissants des ailes de l’épervier sont les mouvements tranquilles et puissants de l’âme de Julien Sorel. C’est la force de son âme dans l’isolement.Il entreprend la montée au pouvoir sur lui-même. Le lecteur ressent ce plaisir issu de la maîtrise de soi, on ressent le moi de Julien hypertrophié, sa conscience se regardant elle-même dominer. L'épervier symbolise la réussite psychologique totale.

Cette réussite est encadrée par le silence (tout était silence autour de lui, l’épervier décrivant en silence ses cercles immenses) qui nous ramène à l’idée d’isolement et de solitude héroïque. Cette réussite psychologique est ensoleillée. Le soleil qui donne de l’énergie réapparaît à la fin de cette scène ainsi qu’à la fin du roman-«le jour où on lui annonça qu'il fallait mourir», il goûta le «beau soleil» qui «réjouissait la nature» et le mettait «en veine de courage».
La description s'achève sur un détail (le vol de l’épervier) qui paraît disproportionné par rapport à l'ensemble et qui donne un effet de clôture. Le monde, l’objet est dominé, envahi par le sujet.

L'art stendhalien consiste à placer les mots essentiels, les formules frappantes à la fin et à laisser ainsi le lecteur sur une impression forte.
"C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?"
Cette formule fait estomper l’opposition narration-description. La narration qui fait avancer l’action et la description qui est plutôt un suspens, une pause. La description n'est plus alors seulement symbole de significations immédiates. Elle préfigure le destin du personnage. La description résout le conflit entre description et narration: au lieu de contrarier le récit, elle le programme.

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