Eluard, Le temps déborde - Notre vie

Revenir à la présentation du sujet
Texte étudié :

Notre vie tu l'as faite elle est ensevelie
Aurore d'une ville un beau matin de mai
Sur laquelle la terre a refermé son poing
Aurore en moi dix-sept années toujours plus claires
Et la mort entre en moi comme dans un moulin

Notre vie disais-tu si contente de vivre
Et de donner la vie à ce que nous aimions
Mais la mort a rompu l'équilibre du temps
La mort qui vient la mort qui va la mort vécue
La mort visible boit et mange à mes dépens

Morte visible Nusch invisible et plus dure
Que la faim et la soif à mon corps épuisé
Masque de neige sur la terre et sous la terre
Source des larmes dans la nuit masque d'aveugle
Mon passé se dissout je fais place au silence

Eluard, Le temps déborde - Notre vie



Note du commentaire :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : bac-facile (Elève)

 

Description :
Commentaire en deux parties :
I. L'évocation d'un passé heureux,
II. La mort vécue comme une rupture, un basculement

 

Il participe à la première guerre mondiale avant de s'engager dans le surréalisme. Il écrit alors les recueils Capitale de la Douleur (1926) et L'Amour de la Poésie (1929). Pendant la Seconde Guerre; Eluard s'engage dans la Résistance. Il a comme Desnos écrit plusieurs textes dénonciateurs, que l'on retrouve dans Au rendez-vous allemand (1944).

Le temps déborde est un recueil de circonstance qui se rapporte à la vie de l'auteur. La femme aimée est une muse chez les surréalistes: ex: Aragon/ Elsa Triolet.

Problématique : la mort de Nusch apparaît comme une rupture à la fois dans la composition du poème et dans la vie de l'auteur. Nous montrerons comment la vie est marqué par le bonheur et l'échange alors que la mort est, elle, marquée par le silence et la négation de son existence.

I. L'évocation d'un passé heureux



- Il est dans ce poème question d'une vie passé. On retrouve d'ailleurs les temps du passé v1-8 "disais" v 6. Ce qui inclut que ce passé est révolu.

- La vie est associée à la lumière "aurore" v2, "beau matin de mai" v2 (éveil de la nature), "plus claires" v4. Ce qui signifie que ces 17 années ont été un perpétuel renouvellement.
On retrouve ce renouvellement v7 "donner la vie": cette femme avait la capacité de rendre tout non seulement lumineux mais aussi vivant.

- L'Amour et le Bonheur donnent la vie au monde environnant. "notre vie tu l'as faite" v 1: la femme était le moteur du couple, elle permet à l'homme d'exister. On retrouve ici l'image de la muse fréquente chez les Surréalistes.

- La reprise anaphorique de "notre vie" v1-6, au début des deux premières strophes, ainsi que le titre montre que le souvenir est très présent .

- Le pronom "notre" renvoie également à l'image du couple qu'on retrouve dans l'introduction dans "nous". Mais ici on retrouve l'idée de rupture par le futur négativé qui suit "ne vieillirons pas".

II. La mort vécue comme une rupture, un basculement



- Cette idée de rupture est clairement exprimée v 8 "a rompu". Position stratégique: milieu du poème + "mais" d'opposition. On va passer de la vie à cette "mort" envahissante. Ce vers rappelle de plus, le thème du temps qui passe.

- En effet on voit le thème du temps dans l'intro. La métaphore "le temps déborde" est l'image du temps qui continue de s'écouler.
Ce qui semble prédominant dans ce début, c'est cet écoulement du temps malgré une rupture dans la vie de l'auteur.

La disposition typographique le confirme : le temps a pris une autre dimension, il s'étire (comme pour la date).

- Le temps est ce qui accompagne l'expression lyrique de l'absence et amène à la souffrance. Le vers 4 de l'intro reprend la souffrance due au temps. L'auteur joue sur les antithèses "léger/ Poids" et entre le bonheur "amour" et le malheur "supplice". La souffrance vient de cette perte de bonheur.

- Dans le poème, la souffrance vient aussi de cette mort envahissante
v5 et 8-10: cette mort est personnifiée "boire, manger" et par les verbes de mouvement "entre, va, vient" sa présence devient obsessionnelle .
L'anaphore de "la mort" le confirme: elle a pris toute la place.
Cela apparaît encore plus clairement v11 par le paradoxe "morte visible". Cette mort prend toute la place, celle de la vie, celle de Nusch qui est désormais "invisible".

- La mort apparaît aussi à travers la thématique de l' enterrement "ensevelie" v1, "sous la terre" v13, "la terre a refermé son poing" (métaphore) v3.

- Cette mort entraîne chez le poète une souffrance et une perte de repère.
"plus dure" v11, "source de larmes" v14, la mort est dure à supporter et elle annule toute perception "masque de neige" v 12 (figé, absence de sentiment). "nuit" v14 s'oppose à la lumière qui caractérisait la vie et avec le "masque d'aveugle" nous fait penser qu'il a perdu toute perception et même sa mémoire "mon passé se dissout" v15?

Par les vers 10 et 12, on peut même penser que la mort de la femme aimée le fait lui aussi mourir peu à peu.
Ainsi il va "faire place au silence" v15. Le point final, seule ponctuation du texte, marque son intention : il va arrêter d'écrire.

La mort prend différents visages: elle est envahissante, elle marque une rupture avec la vie et finalement elle prend toute la place et est en train de dévorer le poète qui souffre moralement et physiquement.

Conclusion



Ce poème , qui est une oeuvre de circonstance, accorde une place prépondérante au thème de la mort, inhérent à la fuite du temps. La mort, une fois personnifiée, annihile le poète et matérialise sa souffrance. Eluard exprime ainsi de façon lyrique l'absence de sa compagne.

Différence avec Roy (Encore Un Jour): même expression lyrique face au temps qui passe mais pas de mysticisme ici. Pas d'avenir pour Eluard.