Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte III, Scène 5

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Texte étudié :

LE COMTE, FIGARO.

FIGARO, à part.

Nous y voilà.

LE COMTE.

… S’il en sait par elle un seul mot…

FIGARO, à part.

Je m’en suis douté.

LE COMTE.

… Je lui fais épouser la vieille.

FIGARO, à part.

Les amours de monsieur Basile ?

LE COMTE.

… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.

FIGARO, à part.

Ah ! ma femme, s’il vous plaît.

LE COMTE se retourne.

Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?

FIGARO s’avance.

Moi, qui me rends à vos ordres.

LE COMTE.

Et pourquoi ces mots ?…

FIGARO.

Je n’ai rien dit.

LE COMTE répète.

Ma femme, s’il vous plaît ?

FIGARO.

C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.

LE COMTE se promène.

Sa femme !… Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter monsieur, quand je le fais appeler ?

FIGARO, feignant d’assurer son habillement.

Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.

LE COMTE.

Faut-il une heure ?

FIGARO.

Il faut le temps.

LE COMTE.

Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !

FIGARO.

C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.

LE COMTE.

…Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…

FIGARO.

Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…

LE COMTE.

Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.

FIGARO.

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…

LE COMTE, interrompant.

Vous pouviez fuir par l’escalier.

FIGARO.

Et vous, me prendre au corridor.

LE COMTE, en colère.

Au corridor ! (À part.) Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.

FIGARO, à part.

Voyons-le venir, et jouons serré.

LE COMTE, radouci.

Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…

FIGARO.

Monseigneur a changé d’avis ?

LE COMTE.

Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.

FIGARO.

Je sais God-dam.

LE COMTE.

Je n’entends pas.

FIGARO.

Je dis que je sais God-dam.

LE COMTE.

Eh bien ?

FIGARO.

Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…

LE COMTE, à part.

Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.

FIGARO, à part.

Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.

LE COMTE.

Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?

FIGARO.

Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.

LE COMTE.

Je la préviens sur tout, et la comble de présents.

FIGARO.

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?

LE COMTE.

… Autrefois tu me disais tout.

FIGARO.

Et maintenant je ne vous cache rien.

Le Comte.

Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?

FIGARO.

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.

LE COMTE.

Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?

FIGARO.

C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.

LE COMTE.

Une réputation détestable !

FIGARO.

Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?

LE COMTE.

Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

FIGARO.

Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.

LE COMTE.

À la fortune ? (À part.) Voici du neuf.

FIGARO.

(À part.) À mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…

LE COMTE.

Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?

FIGARO.

Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.

LE COMTE.

Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.

FIGARO.

De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.

LE COMTE.

…Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

FIGARO.

Je la sais.

LE COMTE.

Comme l’anglais : le fond de la langue !

FIGARO.

Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !

LE COMTE.

Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !

FIGARO.

La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.

LE COMTE, à part.

Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.

FIGARO, à part.

Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.

LE COMTE.

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?

FIGARO.

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?

LE COMTE, raillant.

Au tribunal le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.

FIGARO.

Indulgente aux grands, dure aux petits…

LE COMTE.

Crois-tu donc que je plaisante ?

FIGARO.

Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo, dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.

LE COMTE, à part.

Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.

FIGARO, à part.

Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte III, Scène 5



Note du commentaire :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : bac-facile (Elève)

 

Description :
Commentaire en deux parties :
I. Un duel verbal,
II. La satire sociale et politique

 

Introduction



Cette scène est très représentative de la tonalité des relations entre Figaro et le Comte. Ils étaient complices dans Le Barbier de Séville pour faire échouer le mariage entre Rosine et Bartholo et, ici, ils sont rivaux par rapport à Suzanne. Cette relation de compétition permet de les mettre tous les deux sur le même plan : Figaro a pour lui, l’amour de Suzanne. Le Comte, lui, a la supériorité de sa situation sociale.

L’intrigue de la pièce est sur un jeu de quiproquo ; chacun se demande ce que savent les autres. Les personnages utilisent des mots à double sens, ils se livrent à des enquêtes : ils prêchent le faux pour savoir le vrai. Le spectateur sait tout, il est complice des personnages. Le Comte essaie de savoir ce que sait Figaro mais ce dernier est très rusé.

I. Un duel verbal



Il y a plusieurs étapes, dans la scène, marquées par des apartés. En gros, il y a 3 grandes étapes. Les apartés permettent aux 2 personnages de reprendre leur souffle de faire le point sur la situation : ils font le bilan et annoncent la stratégie pour la suite.

1) Les différentes étapes du combat

- 1er étape : jusqu’à la ligne 30
Le Comte annonce qu’il change d’avis sur le voyage à Londres parce que Figaro ne connaît pas l’Anglais. Figaro répond à cela par la célèbre tirade de God-Dam.
Figaro et le Comte font tous les deux le point. Le Comte pense que Figaro ne sait rien car Figaro veut partir en Angleterre (il ne serait pas au courant des intentions du Comte). Figaro comprend qu’il est en position de supériorité. Il sait que le Comte est rassuré (l.31 à 34). Il garde toujours le contact avec le spectateur grâce aux apartés.

- 2ème étape : jusqu’à la ligne 64
On va avoir un échange de répliques assez rapide et de reprise de termes. Le comte fait des reproches violents à Figaro.
l.64-65 : on a un arrêt bref ; le Comte vient de saisir un élément nouveau dans la situation : « voici du neuf »
Figaro, lui, attaque une nouvelle stratégie. Le spectateur se demande ce qu’il va faire. On a une attente, un suspens.

- 3ème étape : jusqu’à la ligne 101
On revient sur le voyage à Londres et là, Figaro fait un morceau de bravoure sur la politique. Cela se termine sur un aparté (l.102-104). Le comte arrive sur une situation opposée à celle du début. Il pense que Suzanne l’a trahi. Cet inversement nous montre à tel point Figaro résiste et le Comte a du mal à s’en sortir avec lui. Figaro, lui, se trompe : il ne se doute pas que le Comte a trouvé la bonne conclusion et est dans le vrai. Figaro est dans le faux et on assiste à un retournement de situation.

2) Les caractéristiques du combat verbal

- Les réponses qui n’en sont pas
Les personnages ne répondent pas à ce qu’il leur est demandé. Du coup, on a l’impression qu’ils parlent pour gagner du temps. Figaro détourne la conversation sur autre chose. Il parle de leur situation personnelle et Figaro détourne cela au général : l’Angleterre et la politique.

- Les répliques symétriques
Elle joue sur les similitudes et les oppositions. Dans la deuxième étape, on a de nombreux exemples. Figaro retourne la réplique en utilisant la même structure mais en changeant certains éléments.
l.39-42 : opposition entre le « vous lui donnez » et « vous êtes infidèle » par le « mais » ; opposition entre « nécessaire » et « superflu ». Il a repris la réplique de l’autre. Figaro passe à la généralité, il passe de « vous » particulier, à « on » général.
l.43-44 : opposition double entre « autrefois » et « maintenant » ainsi que « tu me disais » et « je ne vous cache rien »
l.45-50 : Le comte pose une question à Figaro et ce dernier lui répond par une autre question. Le Comte accuse Figaro de corrompre. Ce dernier répond que si lui a été corrompu, le Comte est le corrupteur.

- Les esquives
Figaro se dérobe quand le Comte le sert de trop prés.
l.55 : Le Comte s’exclame d’une réputation détestable. Figaro ne se situe plus sur un plan interindividuel mais en généralité.
« je » devient « seigneur »
Le Comte insiste sur la malhonnêteté de Figaro. Ce dernier répond en généralisant « comment voulez-vous ? » (l.60)

Les 2 longues tirades
- Première tirade : C’est celle de God-Dam où Figaro veut prouver au Comte qu’il connaît bien les mœurs anglaises. Les didascalies nous indiquent les mimiques. Elles nous apparaissent comme une scène de farce : il critique la nourriture anglaise. On est déçu en Angleterre. Figaro montre son esprit plein de satire, il se moque aussi du Comte.

- La deuxième longue tirade sur la politique a une analogie sur la première. Le comte le souligne lui-même :
l.83 : « comme l’anglais, le fond de la langue ». Figaro dénonce les comportements politiques dont l’hypocrisie souligné par les oppositions :
l.85-86 : « ignore ce qu’on sait » ; « savoir tout ce qu’on ignore »
Les 2 tirades produisent un effet contraire : d’abord, il veut aller en Angleterre puis il ne veut plus y aller. Seulement, le Comte arrive à la bonne conclusion.

C’est donc une scène importante :
- sur le plan de l’évolution de l’intrigue
- sur le plan de la relation personnelle entre les 2 personnages
- sur le plan de la psychologie : Figaro est d’une très grande finesse alors que le Comte fait des maladresses.

II. La satire sociale et politique



1) Le comportement des grands

Figaro attaque à deux niveaux :
- Les seigneurs en général
- Le Comte qui est représentatif de son milieu

- Attaque directe : l.48-50 : « tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet » : c’est une réplique très habile.

- Attaque des grands en général : l.56-57 : « Y’a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ? »
Figaro se situe sur le même plan que ces seigneurs, ce qui est très audacieux de sa part.

2) La critique sociale

- 1er reproche : La non-reconnaissance du mérite. On ne reconnaît as le mérite personnel des individus. On est employé à sa juste valeur. Figaro dit « médiocre et rampant et l’on arrive à tout » (l.78)

- 2ème critique : l’hypocrisie de la vie sociale et politique
l.92-95 : il dresse un portrait très critique

- Figaro dénonce toutes les formes de double-jeu, d’espionnage, d’immoralité. Il s’en prend aussi à la société en disant « la fin justifie tous les moyens ». Dans cette scène, les relations entre Figaro et le Comte sont éclairées (relation maître/valet). C’est un véritable duel verbal qui se joue entre Figaro et le Comte. Figaro se retrouve dans une situation d’égalité avec le Comte. On a un valet qui juge son maître et n’hésite pas à lui faire part de ces jugements.
« Vous êtes infidèle » : ce jugement est dur et franc.

Conclusion



En insistant sur l’idée de rivalité, Beaumarchais a défini une relation nouvelle qui n’est plus une relation de servilité. Nous avons, ici, un roturier qui veut faire reconnaître sa valeur par l’aristocrate, c’est là une nouveauté qui illustre l’esprit de l’époque.