Stendhal, Le Rouge et le Noir - Livre I, chapitre 1 : Incipit

Dernière mise à jour : 24/03/2017 • 7 319 vues
Texte étudié :

La petite ville de Verrières peut passer pour l’une des plus jolies de la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de tuiles rouges s’étendent sur la pente d’une colline, dont des touffes de vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.

Verrières est abrité du côté du nord par une haute montagne, c’est une des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige dès les premiers froids d’octobre. Un torrent, qui se précipite de la montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs, et donne le mouvement à un grand nombre de scies à bois, c’est une industrie fort simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies à bois qui ont enrichi cette petite ville. C’est à la fabrique des toiles peintes, dites de Mulhouse, que l’on doit l’aisance générale qui, depuis la chute de Napoléon, a fait rebâtir les façades de presque toutes les maisons de Verrières.

À peine entre-t-on dans la ville que l’on est étourdi par le fracas d’une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants, et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par une roue que l’eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans les montagnes qui séparent la France de l’Helvétie. Si, en entrant à Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond avec un accent traînard : Eh ! elle est à M. le maire.

Pour peu que le voyageur s’arrête quelques instants dans cette grande rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers le sommet de la colline, il y cent à parier contre un qu’il verra paraître un grand homme à l’air affairé et important.

À son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne manque pas d’une certaine régularité : on trouve même, au premier aspect, qu’elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte d’agrément qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais bientôt le voyageur parisien est choqué d’un certain air de contentement de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à se faire payer bien exactement ce qu’on lui doit, et à payer lui-même le plus tard possible quand il doit.

Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue d’un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur. Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit une maison d’assez belle apparence, et, à travers une grille de fer attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au delà c’est une ligne d’horizon formée par les collines de la Bourgogne, et qui semble faite à souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur l’atmosphère empestée des petits intérêts d’argent dont il commence à être asphyxié.

On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C’est aux bénéfices qu’il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de Verrières doit cette belle habitation en pierres de taille qu’il achève en ce moment. Sa famille, dit-on, est espagnole, antique, et, à ce qu’on prétend, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis XIV.

Depuis 1815 il rougit d’être industriel : 1815 l’a fait maire de Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de ce magnifique jardin qui, d’étage en étage, descend jusqu’au Doubs, sont aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du fer.

Stendhal, Le Rouge et le Noir - Livre I, chapitre 1



Note du commentaire :
  • Note actuelle 2.78/5

Proposé par : claudet (Elève)

 

Description :
Commentaire linéaire entièrement rédigé en deux parties :
I – Le tableau d'une ville pittoresque et prospère
II – Un portrait péjoratif de « M. le maire »

 

Contemporain d’Honoré de Balzac, Stendhal (1783-1842) appartient à la première génération d'écrivains réalistes, mais il fut aussi influencé par le romantisme. Son roman le plus connu, Le Rouge et le Noir, fut publié en 1830, en pleine bataille romantique. Dans l'ouverture de cette œuvre, l'auteur nous présente un tableau réaliste d'une petite ville de province, dans le Jura, en mettant l'accent sur sa prospérité et l'influence du premier notable de la ville, un des personnages secondaires du roman. Nous tenterons de dégager ce qui fait le charme et l'originalité de cette situation initiale.

Le début de ce premier chapitre offre donc une image pittoresque et industrieuse de la ville, dans les trois premiers paragraphes, puis un portrait peu flatteur de son maire.

I – Le tableau d'une ville pittoresque et prospère



Le premier paragraphe présente une vue d'ensemble de la ville, avec un vocabulaire mélioratif, « l'une des plus jolies ». Les contrastes de couleurs, blanc, rouge pour les « maisons », et vert pour les « touffes » donnent un charme à cette bourgade montagnarde construite à flanc de colline. Le nom de la ville est fictif, mais l'auteur l'inscrit dans un cadre réel connu, comme le montre l'utilisation des noms propres. Il fait également référence au passé de la ville en s'appuyant sur l'histoire : la Franche-Comté a été longtemps une province espagnole. La description est au présent et engage ainsi le lecteur à découvrir le site comme s'il l'avait sous les yeux.

Tout en décrivant la topographie et la rugosité du climat, à l'aide de personnifications (« les cimes se couvrent », « un torrent se précipite »), le second paragraphe s'intéresse à l'aspect économique. Les activités sont nombreuses et variées, le travail du bois, séculaire, le textile imprimé. L'auteur met l'accent sur la prospérité de la ville, avec un lexique mélioratif : « « bien-être », « aisance générale », « enrichi », « a fait rebâtir toutes les maisons ». Si la ville est habitée par des hommes « plus paysans que bourgeois », elle s'embourgeoise néanmoins. L'auteur situe également la scène dans une époque postérieure à « la chute de Napoléon », donc après 1815.

Le regard s'est déplacé au début du troisième paragraphe. On suit l'itinéraire d'un personnage indéfini, avec l'utilisation du pronom « on » et l'évocation de ce « voyageur », qui peut être l'auteur, un visiteur quelconque, voire le lecteur. Cette partie présente une troisième activité, industrielle, puisqu'il s'agit d'une manufacture. Le cadre bucolique est rompu par le caractère monstrueux de celle-ci : la personnification de cette « machine bruyante et terrible en apparence », le lexique du bruit, avec « fracas », « trembler le pavé », « coups », « assourdit » ainsi que les expressions « marteaux pesants » et « marteaux énormes », à valeur hyperbolique, soulignent le trouble (« étourdi ») que provoque cette activité dans un tel cadre. Le contraste est également saisissant entre cette machinerie impressionnante et la candeur et la délicatesse des ouvrières : « ce sont de jeunes filles fraîches et jolies ». On apprend aussi, grâce à la mise en scène de la dernière phrase, que cette « fabrique » appartient au premier magistrat de la ville, avec le discours direct, et une exclamation ironique soulignée par l'écriture en italique.

II – Un portrait péjoratif de « M. le maire »



Nous suivons l'itinéraire du « voyageur » à partir de la fin du troisième paragraphe : il « demande », « s'arrête », voit « paraître », « est choqué ». Nous partageons donc ses réactions. C'est également grâce à lui que nous découvrons le portrait d'un « grand homme à l'air affairé et important ». Cette « importance » se manifeste par la réaction de ses administrés : « A son aspect tous les chapeaux se lèvent rapidement. » L'auteur met d'abord l'accent sur l'aspect physique du personnage, relativement quelconque, insistant sur le caractère assez terne de celui-ci : « grisonnants » et « gris », et l'expression « au premier aspect » est assez ironique, ce que confirme l'opposition marquée par la conjonction « Mais ». Le champ lexical de la grandeur, avec les termes « affairé », « important », « grand », « dignité », « chevalier de plusieurs ordres » est aussitôt tempéré par le blâme : « un certain air de contentement de soi et de suffisance » et par l'expression « maire de village ». Le portrait moral est alors ironique et peu flatteur, esprit « borné » et « peu inventif », intéressé comme l'indique la dernière phrase du cinquième paragraphe, avec l'emploi du parallélisme qui souligne qu'il est dur en affaire, et l'expression ironique : « le talent de cet homme-là se borne... ». Tout ceci le rend ridicule aux yeux du « voyageur » et du lecteur, d'autant plus qu'il s'agit maintenant d'un « voyageur parisien » qui a l'habitude de voir de grands hommes. Enfin l'énumération de la troisième phrase du paragraphe 5 utilise un zeugma satirique : « Il est chevalier de plusieurs ordres, il a un grand front, un nez aquilin... »

Le paragraphe suivant le nomme enfin, soulignant encore sa suffisance, « d'un pas grave ». Mais il s'attache surtout à décrire sa propriété, la plus imposante du « village », celle qui est située au sommet de celui-ci, bien entendu. Elle montre l'aisance matérielle de M. de Rénal, qui doit sa richesse à cette « fabrique ». Le « voyageur » gravit donc la grande rue jusqu'au sommet pour découvrir les « jardins magnifiques » de cette propriété et un panorama exceptionnel, mais cette impression d'espace semble nécessaire pour évacuer  « l'atmosphère empestée et les petits intérêts d'argent ». Alors qu'il devrait respirer, il est « asphyxié ». Là encore, l'auteur fait la satire d'un comportement petit bourgeois et mesquin. La fierté et l'orgueil du maire sont soulignés à maintes reprises, par l'expression « il rougit », par l'ironie de la dernière phrase, « la récompense de la science de M. de Rênal », par les tournures qui expriment le doute sur ses origines, « dit-on », « à ce qu'on prétend ». L'auteur fait comprendre au lecteur que ce personnage se donne une contenance et impose une image fort éloignée de la réalité. Mais il montre aussi l'influence que peut avoir un notable dans une petite ville de province à cette époque.

Conclusion



Cette situation initiale fait le tableau d'une petite ville prospère et le portrait de son personnage le plus influent, par l'intermédiaire de ce « voyageur » fictif et original qui nous fait part de ses réactions et de ses sentiments. Derrière l'ironie, on découvre ainsi un certain humour de l'auteur, et une analyse sociale ou le réalisme n'exclut pas l'exagération.

On perçoit cependant un milieu assez typé où les « petits intérêts » occupent principalement les esprits, et donc une atmosphère peu engageante, assez rustique, où un héros d'une grande sensibilité comme Julien Sorel aura des difficultés à évoluer.

Le charme de cette petite ville n'est donc qu'une apparence. Sa société devient vite insupportable. Madame Bovary éprouvera le même sentiment sur sa province.

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