Stendhal, Le Rouge et le Noir - Livre I, chapitre 6 : La première rencontre

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Texte étudié :

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui évidemment n’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette. Mme de Rênal s’approcha, distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son oreille :

– Que voulez-vous ici, mon enfant ?

Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout même ce qu’il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question.

– Je viens pour être précepteur, Madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes qui s’étaient arrêtées sur les joues si pâles d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille, elle se moquait d’elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

– Quoi, Monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?

Stendhal, Le Rouge et le Noir - Livre I, chapitre 6



Note du commentaire :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : lucilem (Elève)

 

Description :
Commentaire entièrement rédigé en trois parties :
I. Une scène réaliste
II. Un double portrait des personnages
III. La naissance de leur idylle

 

Paru en 1830, le Rouge et le Noir, sous titré Chronique de 1830 est le deuxième roman de Stendhal après Armance. Originellement, Stendhal avait choisi d’intituler son œuvre Julien. Pour cause, ce roman, écrit sous la Restauration retrace l’évolution sociale de Julien Sorel, un jeune paysan qui rêve de gloire. Ce jeune homme ne sait pas s’il doit se consacrer à une carrière militaire ou ecclésiastique d’où le choix de la symbolique apportée par le titre. Le texte qu’il nous est amené à étudier appartient au chapitre VI de la première partie. Nous sommes donc au début du roman. M. de Rênal, maire de Verrières choisit, sous les conseils de l’abbé Chélan, le jeune Julien, protégé de ce dernier, comme précepteur de ses enfants. Sa femme, Mme Rênal redoute l’arrivée de ce précepteur dont elle s’est déjà imaginé la physionomie. Après être passé à l’église, le jeune Julien arrive chez M. le maire. Nous assistons ici à la toute première rencontre entre les deux personnages. Nous pourrions nous demander comment, en alliant romantisme et réalisme, Stendhal parvient à faire de ce texte, un moment clé de son œuvre. Tout d’abord, nous étudierons le réalisme de cette scène qui permet à Stendhal de nous présenter un double portrait des personnages en présence et de nous décrire subtilement la naissance de leur idylle.

I. Une scène réaliste



Dans ce texte, Stendhal s’attache à décrire avec une extrême précision cette première scène de rencontre. Pour ce faire, il nous donne à connaître le contexte de cette rencontre qu’il parsème de nombreux détails. A cela, il ajoute l’utilisation d’une alternance des points de vue qui rend son récit encore plus réaliste. Le contexte de cette rencontre est très précis. L’auteur pose d’emblée les éléments essentiels pour que le lecteur comprenne de quoi il est question. Dans un premier temps, il nous présente le cadre de l’action. Nous sommes devant la maison des Rênal. Dès la ligne 3, tout est précisé. « Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin quand elle aperçut près de la porte d’entrée … » En une seule phrase, Stendhal parvient à nous donner trois compléments circonstanciels de lieu. Le complément du nom « salon » précise davantage le lieu de l’action. Par la suite, ils nous présentent les personnages en présence. Dès la ligne 2, « Mme de Rênal » entre en scène. Julien, quant à lui, est présenté à la ligne 5 par une expression périphrastique « la figure d’un jeune paysan » mais ne sera pas nommé tout de suite. Son nom n’apparaît qu’à la ligne 17 « Julien, tourné vers la porte ».

Ensuite, Stendhal pose le cadre temporel de cette scène. La rencontre est relatée au passé, nous sommes donc face à une narration ultérieure comme dans la plupart des textes de l’époque. D’ailleurs, ceci renforce l’effet de réel. La rencontre a lieu alors que les deux personnages sont tristes. Julien vient « de pleurer » (ligne 6) et Mme de Rênal est chagrinée par l’arrivée de ce précepteur « distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur » (ligne 16). Les personnages sont alors dans le même état d’esprit. De ce fait, leur rapprochement semble déjà s’esquisser. Pour ce texte, Stendhal a choisi l’énonciation historique. C’est-à-dire qu’il mêle l’imparfait et le passé simple. Ce choix de l’énonciation permet de décrire parfaitement une scène comme celle-ci. Etant écrite au passé, le lecteur croit plus facilement en son réalisme.

En outre, un grand nombre de détails parsèment l’ensemble du texte. Pour donner plus de réalisme à son texte, Stendhal s’applique à nous donner ce qu’il appelle lui-même « les petits faits vrais », c’est-à-dire des éléments simples qui donnent un effet de réel. D’abord, nous pourrions relever la présence de déictiques. Ces formes permettent d’ancrer la scène dans un univers connu et donc réaliste. A la ligne 20, l’adverbe « ici » et « » ligne 38 font partie de ces déictiques qui ne font sens que lorsque l’on connaît la situation d’énonciation. A cela s’ajoute les nombreux adjectifs démonstratifs « ce » ligne 9, « cette » ligne 13 et les déterminants définis comme « la porte-fenêtre du salon » ligne 3 qui appartiennent à la maison des Rênal décrite dès le chapitre I. Il en va de même pour le défini « la sonnette » (ligne 15) comme « la main » (ligne 15). En ce qui concerne la désignation du jeune Julien, Stendhal joue sur les anaphores infidèles. En effet, la première dénomination de Julien, « un jeune paysan » (ligne 5) est reprise ligne 9 par une de ces anaphores « ce petit paysan ». Ceci permet une description plus détaillée du personnage puisqu’à chaque fois qu’il le nomme, il change l’adjectif qualificatif. De même, à la ligne 13 « cette pauvre créature ». En ce qui concerne Mme de Rênal, Stendhal, voulant montrer toute l’étendue de son génie joue aussi sur le jeu des amplifications pour donner tous les détails nécessaires pour croire au réalisme de ses personnages. Toutes les phrases sont construites sur ce principe. Par exemple, la première phrase a subi de nombreux ajouts. « Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes » (amplification par insertion), « par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin » (par intégration), « près de la porte d’entrée » (par intégration), «la figure d’un jeune » (intégration), « presque encore enfant » (intégration), « extrêmement pâle et qui venait de pleurer » (insertion). Si Stendhal a choisi ce genre de procédé stylistique pour donner des détails c’est sans doute aussi parce que son œuvre a été écrite assez rapidement. Stendhal la nommait « manuscrit de Marseille ». C’est par la suite qu’il a procédé à de nombreux ajouts et amplifications. Ce texte en est d’ailleurs l’exemple.

Stendhal était peu attaché aux conventions. Pour cette raison, ce texte mêle romantisme et réalisme mais il ne choisit pas non plus un point de vue particulier pour l’ensemble de son œuvre et ce texte en est l’exemple. De ce fait, ici, la détermination de la focalisation est assez difficile à déterminer. Sommes-nous dans une focalisation omnisciente ? Dans une focalisation interne ? Finalement, la question est de savoir qui voit ? D’abord, attachons-nous au point de vue de Mme de Rênal. Celui-ci est adopté des lignes 1 à 17, à la ligne 29 puis des lignes 37 à 40. Par le regard de Mme de Rênal, nous suivons la découverte de Julien. A la ligne 5 « la figure d’un jeune paysan » nous assistons à un simple constat par Mme de Rênal qui aperçoit le visage d’un paysan qui semble jeune. A la ligne 11 « une jeune fille » montre qu’elle doute de l’identité de cette personne ne sachant déterminer son sexe. Avec « cette pauvre créature » à la ligne 13, nous sommes plongés dans le même doute que cette femme : est-ce un homme ou une femme ? Finalement, dès la ligne 17 où le lecteur finit par voir la scène du point de vue de Julien, ce dernier est nommé. Un indice est d’ailleurs inséré ici subtilement. En effet, la phrase précédente s’achève sur « l’arrivée du précepteur » et la suivante commence par « Julien ». Le lecteur comprend alors que ce précepteur est donc Julien. En somme, le lecteur a un peu plus d’indices que Mme de Rênal. Puis, la scène est, au départ, donnée au lecteur par le point de vue de Mme de Rênal. Pour cette raison, Stendhal décide de ne pas nommer l’inconnu. C’est seulement à partir du moment où le point de vue change et que l’on passe par le point de vue de Julien que son prénom est dévoilé (ligne 17 « Julien, tourné vers la porte… »). Puis, des lignes 17 à 18, 21 à 24 puis 30 à 32, nous assistons à la scène par le regard de Julien. Par ce biais, nous découvrons la perception que ce jeune homme a de Mme de Rênal. Cependant, un narrateur omniscient semble diriger la scène. Son point de vue est adopté à de brefs endroits du texte. C’est le cas notamment aux lignes 1 à 2, à la ligne 10, à la ligne 18 puis des lignes 35 à 37. Grâce à cette présence du narrateur omniscient, certains indices donnent encore des précisions sur les personnages puisque, ne l’oublions pas, nous sommes au tout début du roman. Grâce à une précision extrême dans la présentation du contexte de la rencontre, une abondance de détails mais aussi ce jeu sur les points de vue, cette scène se veut très réaliste. Ajoutons à cela que, Stendhal, pour écrire son œuvre s’est inspirée d’un fait divers de l’actualité, un crime passionnel grenoblois. S’il ne s’en ait pas caché, c’est sans aucun doute pour ancrer encore plus son récit dans une atmosphère réaliste. Dans cette atmosphère, le lecteur assiste à la rencontre de deux personnages clés du roman. Il s’agit donc aussi, à travers ce texte, de nous les présenter plus en détail. Nous assistons alors à un double portrait.

II. Un double portrait des personnages



En effet, pour nous présenter plus en détail la rencontre de ces deux héros Stendhal utilise le double portrait. Pour ce faire, il s’emploie à mettre en évidence le jeu des regards entre les personnages. Puis, il va nous présenter Julien tel un véritable héros romantique et Mme de Rênal comme l’image de la femme idéale. Pour mettre en œuvre ce double portrait et pour que le lecteur le comprenne comme tel, les deux personnages doivent être présentés simultanément. Comme nous l’avons vu dans l’étude précédente, cette scène de rencontre est présentée selon le point de vue de chacun des deux personnages en présence. Il s’établit alors entre eux un jeu visuel. De ce fait, nous pouvons relever le champ sémantique de la vision : « regards » (ligne 2), « aperçut » (ligne 4), « yeux » (ligne 9), « voyait » (ligne 18), « regard » (ligne 21), « regarder » (ligne 30). De la même manière, la variation du sujet renforce cette idée d’un jeu visuel. Le premier verbe de vision a pour sujet Mme de Rênal « aperçut » (ligne 5), elle est la première à voir l’autre. A la ligne 19, 20 « Julien, tourné vers la porte ne la voyait pas s’avancer » la forme négative traduit le fait que Mme de Rênal observe Julien mais que lui ne la voit pas. Inversement, à la ligne 30, « Julien n’avait jamais vu » c’est au tour de Julien de regarder cette femme. Ce jeu des regards détermine une alternance et permet à Stendhal une présentation rapide et précise des deux personnages. Puis, à partir de moment où l’échange de paroles a eu lieu (ligne 20) « Que voulez-vous ici, mon enfant ? » Nous notons une grande utilisation des verbes à formes pronominales. A la ligne 21 « se tourna », ligne 30 « se regarder », ligne 33 « s’était arrêté », ligne 35 « se mit », ligne 37 « se figurer », ligne 38 « s’était figuré ». Cette abondance de ce type de verbes dénote le fait que, dès lors qu’ils se sont parlé, chacun sait que l’autre est présent et ils peuvent s’observer l’un l’autre. D’ailleurs, le verbe « se regarder » de la ligne 30 l’explicite totalement.

Le premier personnage qui nous est présenté est Julien, décrit par Mme de Rênal. Ce personnage rassemble les caractéristiques majeures du héros romantique. Il est représentatif du mal du siècle et comme nous le verrons dans la suite du roman, il est nostalgique du temps de Napoléon. Stendhal s’emploie à utiliser une rhétorique de l’excès pour décrire son personnage. On relève donc de nombreux adverbes intensifs « extrêmement » (ligne 6), « bien blanche » (ligne 7), « fort propre » (ligne 7), « si », « si » (ligne 9) construit sur un rythme binaire, ce qui accentue cette exagération. Puis, nous avons « tout honteux » (ligne 26), et « si », « si » (ligne 34 encore construit sur un rythme binaire). Ces exagérations ont ici une valeur hyperbolique. Notons aussi que Le Rouge et le Noir a souvent été perçu comme un roman d’éducation. Ceci est notamment visible à travers la figure de Julien qui évolue déjà dans ce texte. A la ligne 5, il est qualifié d’ « enfant », à la ligne 11 de « jeune fille », à la ligne 13 de « pauvre créature » puis à la ligne 41 il est appelé « Monsieur ». A partir de ce moment, il aura toujours ce statut. Il sera nommé « Monsieur de Sorel », « Monsieur l’abbé Sorel », avant de devenir « Monsieur le chevalier Sorel de la Vernaye » (II, 35) dans la suite de l’oeuvre. En outre, Julien appartient au rang social propre à celui du héros romantique. Son statut de paysan est par trois fois répété dans le texte (ligne 5, 9 et 35). A cela, s’ajoute sa tenue vestimentaire qui, pour lui, semble parfaite mais qui reste finalement assez simple. Sa veste en « ratine violette » (ligne 8) est une étoffe de coton à l’aspect un peu grossier. Le lecteur peut alors être attendri par ce personnage.

Le second portrait, plus rapide, est celui de Mme de Rênal par Julien. Il n’a jamais vu une femme si belle qu’il semble l’idéaliser. Mme de Rênal est alors présenté comme l’image de la femme idéale. Elle est toujours appelée par son nom. On le relève d’ailleurs sept fois dans l’ensemble du texte. Son prénom, Louise, ne sera pratiquement jamais donné dans la suite du roman. Elle apparaît alors comme un type. Son statut social est aussi donné à connaître notamment à la ligne 12 « M. le maire » dont on comprend qu’elle est la femme. Puis, on apprend aussi qu’elle est mère puisqu’à la ligne 40 il est question de « ses enfants ». Stendhal nous donne à voir un certain type de femme. Il emploie pour cela des lieux communs de la description féminine. Dès la première ligne, il parle de « sa grâce », sa manière de se vêtir « aussi bien vêtu » (ligne 31) renforcé par un intensif puis son « air » (ligne 32), sa « voix » (ligne 18). Enfin, il montre aussi que, comme toutes les femmes ses émotions sont extrêmes. Elle va d’ailleurs passer des larmes à la joie en quelques secondes. A la ligne 16 elle est « distraite […] de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur » puis à la ligne 35 elle « rit avec toute la gaieté folle d’une jeune fille ». Tout comme son comportement, les adjectifs qui caractérisent Mme de Rênal sont typiques de la description de la femme parfaite. Son « esprit un peu romanesque » (ligne 10) rappelle au lecteur que cette femme n’est finalement qu’une image, une représentation idéalisée de la femme. L’adjectif « doux » caractéristique de la femme est donné deux fois dans le texte (ligne 18 et 32). Enfin l’adjectif « éblouissant » (ligne 32) intensifié par « si » montre qu’au travers du regard de Julien, cette femme semble être un idéal. Julien n’a jamais vu une femme aussi belle (voir notamment la ligne 30 « Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu »). Par un jeu de regards subtilement orchestré par Stendhal, il nous est présenté deux héros qui sont facilement identifiables à des types littéraires. Ils semblent très proches l’un de l’autre notamment par leur état d’esprit similaire. Ceci laisse à penser qu’une histoire d’amour va naître entre eux. Mais, leur différence sociale, nettement mise en évidence, sera un véritable obstacle à cette relation.

III. La naissance de leur idylle



Dans De l’amour (1823), Stendhal avait étudié le sentiment amoureux et ses manifestations. Il étudiait la naissance de l’amour et son développement, ce que Stendhal appelait « la cristallisation ». Selon lui, pendant ce développement, l’amant est imaginé dans sa perfection. Pour lui, l’amour est le seul sentiment capable d’apporter autant un bonheur absolu que d’horribles douleurs. Ce texte peut être considéré comme l’illustration de cette théorie. Cette scène de rencontre permet pour l’auteur de mettre en avant l’idylle future entre les deux personnages en présence et dont il a esquissé les portraits. Nous entrons alors, en quelque sorte, dans une topique romantique. Cette idylle est visible, en premier lieu par la présence d’une isotopie de l’amour puis par la traduction avec les temps du récit d’un choc qui s’établit entre les deux personnages. Enfin, cette scène de rencontre semble annoncer la suite de l’histoire d’amour entre les deux personnages, et ce, grâce à de subtils indices insérés dans le texte par l’auteur. Au début de ce texte, les deux personnages ne se connaissent pas. Pourtant, il semblerait d’emblée que leur lien soit esquissé. L’isotopie de la naissance de l’amour est donnée à voir tout de suite. Nous pouvons d’ailleurs remarquer que le texte est construit sur une structure binaire. Avant de se parler l’atmosphère est lourde. Ceci se reconnaît par la présence du champ sémantique de la tristesse « pleurer » (ligne 6), « pitié » (ligne 13), « chagrin » (ligne 16). Dès lors que la conversation est engagée, l’atmosphère change. On relève alors des expressions ayant attraits à la joie. Julien « essuie ses larmes » (ligne 27), Mme de Rênal « se met à rire » (ligne 35), « gaîté folle » (ligne 36), « bonheur » (ligne 37). Ce bonheur est d’ailleurs rendu visible syntaxiquement avec la phrase exclamative de la ligne 37. Puis, un jeu subtil entre les couleurs rend visible la naissance de l’amour entre nos deux héros. Au début du texte, les couleurs en présence sont « pâle » (ligne 6), « blanche » (ligne 7), « blanc » (ligne 9). Une fois qu’ils se sont vus, la couleur change. Les joues de Julien deviennent « roses » (ligne 36) intensifiés encore une fois par « si ». Enfin, l’auteur donne de petits indices qui annoncent un rapprochement prochain entre les personnages. Comme nous l’avons déjà remarqué, ils sont dans le même état d’esprit au début du texte. Ceci contribue déjà à les rapprocher. Par la suite, l’auteur s’emploie à utiliser le même adjectif « doux » pour qualifier aussi bien Julien que Mme de Rênal. Le changement de comportement des personnages après leurs premières paroles échangées, le jeu des couleurs et l’association que l’auteur esquisse tendent à montrer que la naissance de l’amour est proche mais surtout qu’elle semble possible.

Toujours est-il que cette rencontre est présentée comme un choc. Elle va toucher les deux personnages. Dans ce texte, nous pouvons facilement relever l’utilisation de deux temps du passé, le passé simple et l’imparfait. Cette alternance pose une mise en relief comme l’avait remarqué Harald Weinrich dans Le temps. Le passé simple représente des actions de premier plan et l’imparfait, les éléments secondaires. En effet, les verbes qui caractérisent les faits de Julien ou de Mme de Rênal sont tous conjugués au passé simple. On relève alors « aperçut » (ligne 4), « eut » (ligne 11), « s’approcha » (ligne 15), « tressaillit » (ligne 18), « dit » (ligne 19), « se tourna » (ligne 21), « rempli » (ligne 22), « oublia » (ligne 22), « resta » (ligne 29) etc. Les deux personnages sont donc mis en avant. A cela s’ajoute le fait que ces verbes au passé simple sont utilisés pour les instants forts de la rencontre. L’imparfait, temps sécant, permet de décrire les personnages comme par exemple « étaient » (ligne 1), « était » (ligne 2), « donnait » (ligne 3) etc. Notons que le verbe « être » est beaucoup utilisé car il s’agit d’un verbe descriptif. De surcroît, nous notons un assez grand nombre de répétitions en double dans le texte. Cette duplicité traduit la formation du couple. En outre, si les mots sont répétés, c’est peut-être pour décrire la sensation de choc des personnages qui ne trouve pas leurs mots. On note alors des répétitions telles « grâce » (lignes 1 et 22), « bientôt » (lignes 23 et 35), « se figurer » (lignes 37 et 38), « oublier » (lignes 22 et 23). Cette dernière occurrence est d’ailleurs accentuée d’une gradation. Il oublie d’abord « une partie », puis enfin il oublie « tout ». Il est tellement fasciné par cette femme qu’il en perd la mémoire. En outre, certaines phrases sont écrites sur un rythme bref et coupé comme pour représenter la voix brisée par l’émotion. Tel est le cas de la phrase à ligne 23 « Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait faire ». Le contenu même de cette phrase indique ce trouble. Pareillement, la dernière phrase du texte est construite avec un rythme entrecoupé « Quoi, Monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ? ». Après avoir étudié l’idée d’un choc de la rencontre, nous pouvons nous apercevoir que le texte recèle plusieurs éléments qui nous laissent à penser que la rencontre entre les deux personnages va aboutir à une histoire d’amour.

Tout, d’abord, nous remarquons que les paragraphes n’ont pas été agencés sans intérêt. Le premier paragraphe débute avec Mme de Rênal. Le suivant débute avec Julien. Ensuite, on trouve une phrase de discours direct. Le paragraphe qui suit débute de nouveau avec Julien. Le dernier, après la phrase au discours direct début avec Mme de Rênal. On remarque alors qu’au centre, il y a la phrase « Que voulez-vous ici mon enfant ? » qui est la première phrase prononcée entre les personnages. C’est là que tout commence entre eux. Ensuite, sur la construction des paragraphes, nous remarquons que Mme de Rênal entoure Julien. Ceci symbolise que Mme de Rênal protégera Julien comme son enfant comme par exemple lorsqu’elle devra aller récupérer pour lui la boîte contenant le portrait de Napoléon. De la même manière, la construction des phrases peut symboliser l’union des deux personnages. En effet, dans la première phrase, le thème est l’un des personnages et l’autre est le propos. « Mme de Rênal » est le thème, et « la figure d’un jeune paysan » est en position de rhème. Dans le début du texte, dès lors qu’il est question de l’un, il est question de l’autre ensuite. Le premier paragraphe ainsi que le deuxième suivent une progression à thèmes linéaires. Ceci permet une association très forte des personnages, si forte, qu’elle est visible syntaxiquement. Enfin, certains mots peuvent être relevés et interprétés comme des mots clés. Pour les lecteurs ayant connaissance de la fin de l’œuvre, certains mots ou expressions insérés dans le texte donnent des indices à propos de la relation future entre les deux personnages. On en relève l’adjectif « interdite » (ligne 29) qui qualifie Mme de Rênal mais pourrait tout aussi bien qualifiée la relation des deux amants, interdite par leur différence d’âge mais aussi sociale. Le mot « bientôt » d’ailleurs répété (lignes 23 et 35) peut signifier que leur histoire va prochainement naître. Enfin, à la ligne 30 « ils » est le seul pronom utilisé au pluriel. C’est là seule fois où les personnages sont liés syntaxiquement. Cette unique utilisation du pronom au pluriel montre que leur amour, aussi intense soit-il, ne durera qu’un instant.

Ainsi, nous voyons que l’auteur utilise cette rencontre pour présenter la naissance de l’amour et le choc que provoque cette rencontre pour les deux personnages présents. Et, par l’insertion d’indices subtils, il annonce la suite de cette histoire.

Conclusion



Finalement, nous pouvons dire que ce texte est un véritable moment clé de l’œuvre de Stendhal. Grâce au réalisme de cette scène qui est d’une extrême précision nous voyons s’esquisser le double portrait du couple de héros du roman. Ainsi, nous voyons se dessiner le début de leur histoire d’amour. Cette scène qui restera sans doute l’une des plus grandes scènes de rencontres de notre littérature met en évidence tous les talents d’écrivains de Stendhal qui parvient, ici, à mêler les deux courants littéraires principaux de son époque, le réalisme et le romantisme. En 1881, dans ses Causeries Dramatiques, Zola avait parfaitement défini le talent de Stendhal dont ce texte est un bon exemple. Je finirais donc par cette citation de Zola « Notre plus grand romancier, Stendhal, étudiait les hommes comme des insectes étranges, qui vivent et meurent, poussés par des forces fatales ; son seul souci était de déterminer la nature, l’énergie, la direction de ces forces ; son humanité ne sympathisait pas avec celles de ses héros, il restait supérieur à leur misère et à leur folie, il se contentait de faire son travail de dissection, exposant simplement les résultats de ce travail ». Par ce texte, se dessinent les principaux tenants du « romanesque » stendhalien qui s’attache à décrire avec précision la psychologie de ses héros.