Rousseau, Les Confessions - Livre I : Le peigne cassé (extrait 2)

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Texte étudié :

On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'éclat le plus affreux, je fus inébranlable. J'aurais souffert la mort, et j'y serais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d'un enfant, car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai pas peur d'être aujourd'hui puni derechef pour le même fait ; et bien, je déclare à la face du Ciel que j'en étais innocent, que je n'avais ni cassé, ni touché le peigne, que je n'y avait pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit : je l'ignore et ne puis le comprendre ; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent.
Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions, un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance, et qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus : quel renversement d'idées ! quel désordre de sentiments ! quel bouleversement dans son coeur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral ! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi.
Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je n'avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m'était peu sensible ; je ne sentais que l'indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas un cas à peu près semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions, et quand nos quand nos jeunes cours un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Carnifex ! carnifex ! carnifex !

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore ; ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion, et ce sentiment relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon cour s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi.

Rousseau, Les Confessions - Livre I



Note du commentaire :
  • Note actuelle 5.00/5

Proposé par : zetud (Elève)

 

Description :
Fiche entièrement rédigée en trois parties :
I. Un souvenir marquant,
II. Une affaire criminelle,
III. Une innocence perdue

 

Introduction



Ce texte est extrait de l’œuvre autobiographique : Les Confessions, écrit par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), auteur du XVIIIème siècle, faisant partie du mouvement des Lumières. Ceux-ci sont les héritiers des humanistes qui plaçaient l’homme au cœur des réflexions. Les lumières poursuivent leur quête du savoir, toutefois, avec une démarche plus engagée. Les auteurs tels que Rousseau, incitent le lecteur à se servir de son esprit critique en se dégageant des dogmes et des préjugés. Les Confessions constituent une œuvre posthume qui fut publiée en 1782 et 1789. L’extrait étudié ici, intitulé « Le peigne brisé » narre un épisode de la vie de l’écrivain, alors qu’il était encore un enfant, lorsqu’il brisa un peigne. Il vivait alors chez les Lambercier après que son père l’y ait laissé, et était dans une situation de bonheur. Cet épisode va briser cela, et constitue la rupture de ce bonheur. Le texte s’intègre bien dans le projet de l’auteur, énoncé dans l’exergue de son œuvre (et non le prologue) : celui de se justifier, de se laver de tout soupçons portés par ses ennemis. Nous tentons de répondre à la problématique suivante : Pourquoi cet épisode est-il déterminant dans la conception que Rousseau a du monde ? Nous la traiterons en trois axes. Tout d’abord, nous verrons que cet épisode est un souvenir particulièrement marquant pour Rousseau, nous remarquerons ensuite qu’il la considère comme une affaire criminelle, et enfin, nous montrerons l’innocence perdue de Rousseau.

I. Un souvenir marquant



A) Une injustice

Le souvenir de cet épisode de sa vie est très marquant pour Rousseau, car il constitue une injustice criante à ses yeux. Hormis l’utilisation directe de ce mot au troisième paragraphe, Rousseau clame aussi son innocence dans l’expression : « un crime que je n’avais pas commis », utilisant une négation pour souligner le rôle qu’il n’a pas joué dans cet accident. Il insiste en faisant une répétition du mot « innocence ». Il énumère une série de faits qui doivent le disculper, prouvant ainsi l’injustice : « que j’en étais innocent, que je n’avais ni cassé, ni touché le peigne, que je n’avais pas approché de la plaque, et que je n’y avais même pas songé », cette énumération étant renforcée par les parallélismes utilisés dans la phrase. De plus, la partie « ni cassé, ni touché », présente un rythme régulier mimant la fermeté de Rousseau sur son innocence : il est absolument « inébranlable ». Il utilise à nouveau un parallélisme : « ce que je sais très certainement, c’est que j’en étais innocent ». L’adverbe « certainement » montre sa certitude absolue et souligne le fait qu’il ne reviendra pas sur ses positions. Il est sûr : « Je sais », et le proclame.

B) Le traumatisme

Cependant, l’auteur ne ressort pas indemne de cette injustice qui est pour lui, un véritable traumatisme. « Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure » : même après tant d’années, Rousseau se rappelle de cette péripétie avec précision, qui soulève toujours autant de passion en lui : c’est un souvenir indélébile. Il ne parvient pas à s’en remettre, comme nous le montre l’accumulation de phrases exclamatives dans le texte. Il utilise un vocabulaire expressif pour retranscrire ses sentiments, tels que les mots « bouleversement », « désordre », qui montrent que son esprit était brouillé et qu’il ne parvenait pas à remettre ses idées en place, tellement le choc était grand pour lui. Les sentiments forts se succèdent en son être : « indignation, la rage, le désespoir ». Cette gradation insiste sur le fait qu’il est totalement submergé par les émotions. « Je sortis de cette cruelle épreuve en pièces » : le mot « épreuve » désignant un cap difficile à surmonter, et la métaphore utilisée (« en pièces ») montre qu’il est brisé émotionnellement.

C) La signification symbolique

En plus de cela, nous pouvons aussi donner une signification symbolique à cet épisode. Rousseau est seul contre tous (ce qui rappelle sa misanthropie), avec le seul soutien de son cousin. Seule sa volonté lui permit de survivre et de remporter la victoire : « triomphant » Aussi, il utilise un ensemble d’expressions énonçant sa détermination ; « inébranlable », « j’y étais résolu », « entêtement d’un enfant », « ma constance », montrant que Rousseau fit preuve d’énormément de courage. Malgré le fait qu’on le présuma coupable à cette époque, il considère avoir remporté une victoire. De plus, il remet en cause les lois sociales, notamment, il dénonce les inégalités entre le monde des adultes et le monde des enfants : « les apparences me condamnaient » : les adultes s’arrêtèrent à l’aspect extérieur sans prendre la peine de connaître les intentions de Jean-Jacques. La pureté de son âme se heurte aux corruptions de son entourage et plus généralement, à la société, le monde des hommes.

II. Une affaire criminelle



A) Mise en scène d’un procès

Cependant, Rousseau ne s’arrête pas à la narration, pourtant très explicite, de cette injustice, il veut prouver à tous son innocence, et fait de cet épisode une véritable affaire criminelle. Il met en scène un procès, en utilisant le champ lexical du jugement (des termes juridiques) : « aveu », « innocent », « injustice », « un châtiment », « un crime », « commis », « une faute », « condamnaient », « un acte prémédité ». Il fait une mise en scène théâtrale : l’accusé est Jean-Jacques l’enfant, l’avocat est Rousseau, l’écrivain alors plus âgé pour prendre en charge sa défense, et le témoin est Dieu. Comme dans le prologue de son œuvre, Dieu est de nouveau appelé pour vérifier l’intégrité de Rousseau : c’est un témoin infaillible qui permet de corroborer les dires de l’auteur. Ce procès est étalé sur plusieurs séances : « repris à plusieurs fois ». Dans la phrase : « les apparences me condamnaient », il montre que les preuves sont contre lui. Il ne possède que sa parole comme preuve, ce qui peut amener le lecteur à s’émouvoir de sa situation impossible. La sentence, quant à elle, est redouté : « rigueur d’un châtiment effroyable ». L’auteur éprouve une peur panique vis-à-vis d’une punition qu’il n’a pas mérité.

B) Le plaidoyer passionné de Rousseau

Pourtant, ce n’est pas la menace d’une condamnation affreuse qui le retient et emprisonne ces paroles, au contraire, il n’hésite pas à effectuer un plaidoyer passionné en sa faveur. Il s’exprime solennellement et avec grandiloquence : « je déclare à la face du Ciel », citant la toute puissance de Dieu. Il utilise le subjonctif présent : « qu’on ne me demande pas », « qu’on se figure un caractère ». Il emploie une forme emphatique : « ce que je sais très certainement, c’est que j’en étais innocent ». L’auteur est animé d’une grande passion, s’apparentant à une révolte très forte, comme nous le montre l’utilisation des mots : « fureur », « colère », ainsi que les nombreuses phrases exclamatives. Son argumentation est construite comme celle d’un avocat : il expose d’abord les faits (il n’a pas approché du peigne, etc), il riposte face aux fausses accusations « qu’on ne me demande pas », et conclut sa plaidoirie en déclarant « j’en étais innocent ». En réalité, il revient en arrière, car cet événement s’est produit il y a très longtemps. « je n’ai pas peur d’être aujourd’hui puni derechef pour le même fait ». Ainsi donc, il veut se débarrasser de ses anciens démons, et se défend aujourd’hui car il n’a pas eu l’occasion de s’exprimer à cette époque.

C) Le verdict

Finalement, cet incident ne reste pas sans conclusion, puisque le verdict finit par tomber. L’hyperbole « on ne put m’arracher l’aveu qu’on exigeait », induite par le mot très poignant « arracher », montre que l’auteur s’était fait maltraiter mais a résisté. Rousseau sort vainqueur après une lutte acharnée : « Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant ». Le « mais » introduit l’inversement de la situation et l’opposition entre son état et sa victoire. « Enfin », montre la finalité de cette histoire.

III. Innocence perdue



A) L’état d’esprit initial de Jean-Jacques

Nous avons montré que cet épisode constitue un véritable traumatisme pour Rousseau, celui-ci ne s’en sort pas indemne, et rien ne pourra changer l’impact que cette aventure a provoqué à sa vie. Effectivement, lors de cet évènement, Jean-Jacques a perdu son innocence d’enfant. Initialement, il était un enfant pur et bon, état d’esprit qui est souligné par une accumulation d’expressions mélioratives : « caractère timide et docile », « ardent, fier, indomptable », renforcé par cette dernière gradation. Il se décrit comme étant « un enfant toujours gouverné par la voix de la raison ». L’adverbe « toujours » insistant sur ce trait de caractère, qui est d’autant plus renforcé par la personnification de la raison. Il se désigne également comme un « petit être intelligent et moral », montrant que même s’il n’était qu’un enfant, cela ne l’empêchait par de posséder de grandes vertus. Il insiste sur son statut d’enfant avec la répétition du mot « enfant », à deux reprises. Si l’on en croit cette description élogieuse, Rousseau était un enfant parfait, et il était difficile de lui reprocher quoi que ce soit. Cela rend l’épisode du peigne brisé d’autant plus marquant et inédit pour l’enfant.

B) La souffrance endurée

Nous pouvons alors comprendre sans peine, la souffrance endurée par l’enfant. Il subit une véritable torture psychologique, mais également physique. Physiquement, il est dit qu’il fut « mis dans l’état le plus affreux », le superlatif montrant qu’il ne peut pas exister pire peine. Il utilise une hyperbole : « j’aurais souffert la mort ». La violence exercée à son encontre est décrite par les mots : « la force », « cruelle », montrant le traitement inhumain qu’on lui a fait subir. Son corps souffre : « la douleur du corps [….] vive ». L’hyperbole « à crier cent fois de toute notre force » renforce son statut de supplicié ; de même que la répétition « Carnifex ! carnifex ! carnifex ! » signifiant bourreau. Moralement, il est aussi très ébranlé comme nous le montre les mots « arracher », « exiger » qui décrivent l’attitude despote de ses tortionnaires ; « arracher » montre la violence utilisé contre lui pour lui faire avouer le crime qu’il n’a pas commis. Cette torture semble être éternelle : « diabolique entêtement », comme si elle ne pourrait s’arrêter que si Rousseau faisait son aveu. Il utilise le mot « terrible » pour désigner son injustice : il a du mal à le supporter. Pire que tout, il a vécu la trahison de ceux qu’il aimait : « de la part précisément des gens qu’il chérit et qu’il respecte le plus », cet amour renforcé par les superlatifs employés. Il les vise et les pointe du doigt. Il est atteint dans ses sentiments et intellectuellement : « bouleversement dans son cœur, dans sa cervelle ». En effet, compte tenu de l’enfant qu’il était, l’accusation portée à son encontre était absurde et sans aucune logique. Il énonce ensuite : « la douleur du corps, quoique vive, m’était peu sensible ». Cela signifie que Jean-Jacques était tellement touché psychologiquement que la souffrance corporelle en était diminuée, quasiment oubliée et inexistante. Tout ce qu’il était alors capable d’éprouver se réduisait à « l’indignation, la rage, le désespoir ».

C) La fin de l’enfance

Toute la souffrance endurée par cet enfant si innocent, autant dans ses actes que dans son caractère, a conduit à la rupture de son bonheur et à la fin de l’enfance. Ce fut la première fois de son existence qu’il connut une injustice. Nous assistons à la disparition de l’enfant modèle, la destruction de sa pureté par la faute des autres, ce qui explique sa misanthropie future. En outre, alors qu’il était jeune, il fut confronté à la difficulté de la vie et la difficulté à communiquer : on ne le croyait pas et on ne l’écoutait pas car c’était un enfant. C’est de là que naît la pensée de Rousseau selon laquelle, c’est la société qui corrompt les hommes.

Conclusion



En conclusion, nous pouvons dire que l’épisode du peigne brisé a été déterminant dans la vision que Rousseau a du monde lorsqu’il est adulte. C’est cette injustice qui a forgé l’homme qu’il sera plus tard, et les idées qu’il transmet. Il répond aussi à des accusations portées contre lui, même des années plus tard, ce qui correspond bien à son souhait énoncé dans l’exergue.