Racine, Britannicus - Acte II, scène 2

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Racine, Britannicus - Acte II, scène 2

Message par admin » mer. 20 déc. 2017 11:37

Forum d'aide pour le commentaire du texte : Racine, Britannicus - Acte II, scène 2
NARCISSE.

GRaces aux Dieux, Seigneur, Junie entre vos mains

Vous aſſure aujourd’huy du reſte des Romains.
Vos Ennemis, déchûs de leur vaine eſperance
Sont allez chez Pallas pleurer leur impuiſſance.
Mais que vois-je ? Vous-meſme inquiet, étonné,
Plus que Britannicus paroiſſez conſterné.
Que preſage à mes yeux cette triſteſſe obſcure,
Et ces ſombres regards errans à l’avanture ?
Tout vous rit. La Fortune obeït à vos vœux.

NERON.
Narciſſe c’en eſt fait. Neron eſt amoureux.

NARCISSE.
Vous ?

NERON.
Depuis un moment, mais pour toute ma vie,

J’aime (que dis-je aimer ?) j’idolatre Junie.

NARCISSE.
Vous l’aimez ?

NERON.
Excité d’un deſir curieux

Cette nuit je l’ay veuë arriver en ces lieux,
Triſte, levant au Ciel ſes yeux moüillez de larmes,
Qui brilloiẽt au travers des flambeaux & des armes,

Belle, ſans ornement, dans le ſimple appareil
D’une Beauté qu’on vient d’arracher au ſommeil.
Que veux-tu ? Je ne ſçay ſi cette negligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris, & le ſilence,
Et le farouche aſpect de ſes fiers raviſſeurs,
Relevoient de ſes yeux les timides douceurs.
Quoy qu’il en ſoit, ravy d’une ſi belle veuë,
J’ay voulu luy parler & ma voix s’eſt perduë :
Immobile, ſaiſi d’un long eſtonnement
Je l’ay laiſſé paſſer dans ſon appartement.
J’ay paſſé dans le mien. C’eſt là que ſolitaire
De ſon image en vain j’ay voulu me diſtraire.
Trop preſente à mes yeux je croyois luy parler
J’aimois juſqu’à ſes pleurs que je faiſois couler.
Quelquefois, mais trop tard, je luy demandois grace ;
J’employois les ſoûpirs, & meſme la menaſſe.
Voilà comme occupé de mon nouvel amour
Mes yeux ſans ſe fermer ont attendu le jour.
Mais je m’en fais peut-eſtre une trop belle image
Elle m’eſt apparuë avec trop d’avantage,
Narciſſe, qu’en dis-tu ?

NARCISSE.
Quoy, Seigneur, croira-t-on

Qu’elle ait pû ſi long-temps ſe cacher à Neron ?

NERON.
Tu le ſçais bien, Narciſſe. Et ſoit que ſa colere

M’imputaſt le mal-heur qui luy ravit ſon Frere,
Soit que ſon cœur jaloux d’une auſtere fierté
Enviaſt à nos yeux ſa naiſſante beauté,
Fidelle à ſa douleur, & dans l’ombre enfermée
Elle ſe déroboit même à ſa Renommée.
Et c’eſt cette vertu ſi nouvelle à la Cour
Dont la perſeverance irrite mon amour.

Quoy, Narciſſe ? Tandis qu’il n’eſt point de Romaine
Que mon amour n’honore & ne rende plus vaine,
Qui dés qu’à ſes regards elle oſe ſe fier
Sur le cœur de Ceſar ne les vienne eſſayer :
Seule dans ſon Palais la modeſte Junie
Regarde leurs honneurs comme une ignominie,
Fuit, & ne daigne pas peut-eſtre s’informer
Si Ceſar eſt aimable, ou bien s’il ſçait aimer ?
Dy moy : Britannicus l’aime-t-il ?

NARCISSE.
Quoy s’il l’aime,

Seigneur ?

NERON.
Si jeune encor ſe connoiſt-il luy même ?

D’un regard enchanteur connoiſt-il le poiſon ?

NARCISSE.
Seigneur, l’amour toûjours n’attend pas la raiſon.

N’en doutez point, il l’aime. Inſtruits par tant de charmes
Ses yeux ſont déja faits à l’uſage des larmes.
A ſes moindres deſirs il ſçait s’accommoder,
Et peut-eſtre déja ſçait-il perſuader.

NERON.
Que dis-tu ? Sur ſon cœur il auroit quelque empire ?

NARCISSE.
Je ne ſçay. Mais, Seigneur, ce que je puis vous dire,

Je l’ay veû quelquefois s’arracher de ces lieux,
Le cœur plein d’un courroux qu’il cachoit à vos yeux,
D’une Cour qui le fuit pleurant l’ingratitude,
Las de voſtre grandeur, & de ſa ſervitude,
Entre l’impatience & la crainte flottant ;
Il alloit voir Junie, & revenoit contant.



NERON.
D’autant plus malheureux qu’il aura ſçû luy plaire,

Narciſſe, il doit plûtoſt ſouhaiter ſa colere.
Neron impunément ne ſera pas jaloux,

NARCISSE.
Vous ? Et de quoy, Seigneur, vous inquietez-vous ?

Junie a pû le plaindre & partager ſes peines,
Elle n’a veu couler de larmes que les ſiennes.
Mais aujourd’huy, Seigneur, que ſes yeux deſſillez
Regardant de plus prés l’éclat dont vous brillez,
Verront autour de vous les Rois ſans diadéme,
Inconnus dans la foule, & ſon Amant luy-même,
Attachez ſur vos yeux s’honorer d’un regard
Que vous aurez ſur eux fait tomber au haſard,
Quand elle vous verra de ce degré de gloire,
Venir en ſoûpirant avoüer ſa victoire,
Maiſtre n’en doutez point, d’un cœur déja charmé
Commandez qu’on vous aime, & vous ſerez aimé.

NERON.
A combien de chagrins il faut que je m’appreſte !

Que d’importunitez !

NARCISSE.
Quoy donc ? qui vous arreſte,

Seigneur ?

NERON.
Tout. Octavie, Agrippine, Burrhus,

Senecque, Rome entiere, & trois ans de vertus.
Non que pour Octavie un reſte de tendreſſe
M’attache à ſon hymen, & plaigne ſa jeuneſſe.
Mes yeux depuis long-temps fatiguez de ſes ſoins,
Rarement de ſes pleurs daignent eſtre témoins.
Trop heureux ſi bien-toſt la faveur d’un divorce,
Me ſoulageoit d’un joug qu’on m’impoſa par force.

Le Ciel même en ſecret ſemble la condamner.
Ses vœux depuis quatre ans ont beau l’importuner.
Les Dieux ne mõtrent point que ſa vertu les touche :
D’aucun gage, Narciſſe, ils n’honorent ſa couche.
L’Empire vainement demande un heritier.

NARCISSE.
Que tardez-vous, Seigneur, à la repudier ?

L’Empire, voſtre cœur, tout condamne Octavie.
Auguſte, voſtre ayeul, ſoûpiroit pour Livie,
Par un double divorce ils s’unirent tous deux,
Et vous devez l’Empire à ce divorce heureux.
Tibere, que l’Hymen plaça dans ſa famille,
Oſa bien à ſes yeux repudier ſa Fille.
Vous ſeul juſques icy contraire à vos deſirs
N’oſez par un divorce aſſurer vos plaiſirs.

NERON.
Et ne connois-tu pas l’implacable Agrippine ?

Mon amour inquiet déja ſe l’imagine,
Qui m’ameine Octavie, & d’un œil enflammé
Atteſte les ſaints droits d’un nœud qu’elle a formé,
Et portant à mon cœur des atteintes plus rudes,
Me fait un long recit de mes ingratitudes.
De quel front ſoûtenir ce fâcheux entretien ?

NARCISSE.
N’eſtes vous pas, Seigneur, voſtre Maiſtre, & le ſien ?

Vous verrons-nous toûjours trẽbler ſous ſa Tutelle ?
Vivez, regnez pour vous. C’eſt trop regner pour Elle.
Craignez-vous ? Mais, Seigneur, vous ne la craignez pas.
Vous venez de bannir le ſuperbe Pallas,
Pallas, dont vous ſçavez qu’elle ſoûtient l’audace.

NERON.
Eſloigné de ſes yeux j’ordonne, je menaſſe,

J’écoute vos conſeils, j’oſe les approuver,
Je m’excite contre-elle & tâche à la braver.
Mais (je t’expoſe icy mon ame toute nuë)
Si-toſt que mon mal-heur me rameine à ſa veuë,
Soit que je n’oſe encor démentir le pouvoir
De ces yeux, où j’ay lû ſi long-temps mon devoir,
Soit qu’à tant de bien-faits ma memoire fidelle,
Luy ſoûmette en ſecret tout ce que je tiens d’elle,
Mais enfin mes efforts ne me ſervent de rien,
Mon Genie étonné tremble devant le ſien.
Et c’eſt pour m’affranchir de cette dépendance
Que je la fuy par tout, que même je l’offenſe,
Et que de temps en temps j’irrite ſes ennuis
Afin qu’elle m’évite autant que je la fuis.
Mais je t’arreſte trop. Retire-toy, Narciſſe.
Britannicus pourroit t’accuſer d’artifice.

NARCISSE.
Non, non, Britannicus s’abandonne à ma foy.

Par ſon ordre, Seigneur, il croit que je vous voy,
Que je m’informe icy de tout ce qui le touche
Et veut de vos ſecrets eſtre inſtruit par ma bouche.
Impatient ſur tout de revoir ſes amours
Il attend de mes ſoins ce fidelle ſecours.

NERON.
J’y conſens : porte luy cette douce nouvelle :

Il la verra.

NARCISSE.
Seigneur banniſſez-le loin d’elle.

NERON.
J’ay mes raiſons, Narciſſe, & tu peux concevoir,

Que je luy vendray cher le plaiſir de la voir.
Cependant vante luy ton heureux ſtratagême.
Dy-luy qu’en ſa faveur on me trompe moy-même,
Qu’il la voit ſans mon ordre. On ouvre, la voicy.
Va retrouver ton Maiſtre & l’amener icy.

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