Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte III, Scène 5

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Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte III, Scène 5

Message par admin » jeu. 12 oct. 2017 17:02

Forum d'aide pour le commentaire du texte : Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte III, Scène 5
LE COMTE, FIGARO.

FIGARO, à part.

Nous y voilà.

LE COMTE.

… S’il en sait par elle un seul mot…

FIGARO, à part.

Je m’en suis douté.

LE COMTE.

… Je lui fais épouser la vieille.

FIGARO, à part.

Les amours de monsieur Basile ?

LE COMTE.

… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.

FIGARO, à part.

Ah ! ma femme, s’il vous plaît.

LE COMTE se retourne.

Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?

FIGARO s’avance.

Moi, qui me rends à vos ordres.

LE COMTE.

Et pourquoi ces mots ?…

FIGARO.

Je n’ai rien dit.

LE COMTE répète.

Ma femme, s’il vous plaît ?

FIGARO.

C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.

LE COMTE se promène.

Sa femme !… Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter monsieur, quand je le fais appeler ?

FIGARO, feignant d’assurer son habillement.

Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.

LE COMTE.

Faut-il une heure ?

FIGARO.

Il faut le temps.

LE COMTE.

Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !

FIGARO.

C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.

LE COMTE.

…Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…

FIGARO.

Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…

LE COMTE.

Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.

FIGARO.

Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…

LE COMTE, interrompant.

Vous pouviez fuir par l’escalier.

FIGARO.

Et vous, me prendre au corridor.

LE COMTE, en colère.

Au corridor ! (À part.) Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.

FIGARO, à part.

Voyons-le venir, et jouons serré.

LE COMTE, radouci.

Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…

FIGARO.

Monseigneur a changé d’avis ?

LE COMTE.

Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.

FIGARO.

Je sais God-dam.

LE COMTE.

Je n’entends pas.

FIGARO.

Je dis que je sais God-dam.

LE COMTE.

Eh bien ?

FIGARO.

Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…

LE COMTE, à part.

Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.

FIGARO, à part.

Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.

LE COMTE.

Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?

FIGARO.

Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.

LE COMTE.

Je la préviens sur tout, et la comble de présents.

FIGARO.

Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?

LE COMTE.

… Autrefois tu me disais tout.

FIGARO.

Et maintenant je ne vous cache rien.

Le Comte.

Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?

FIGARO.

Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.

LE COMTE.

Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?

FIGARO.

C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.

LE COMTE.

Une réputation détestable !

FIGARO.

Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?

LE COMTE.

Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.

FIGARO.

Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.

LE COMTE.

À la fortune ? (À part.) Voici du neuf.

FIGARO.

(À part.) À mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…

LE COMTE.

Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?

FIGARO.

Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.

LE COMTE.

Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.

FIGARO.

De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.

LE COMTE.

…Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.

FIGARO.

Je la sais.

LE COMTE.

Comme l’anglais : le fond de la langue !

FIGARO.

Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !

LE COMTE.

Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !

FIGARO.

La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.

LE COMTE, à part.

Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.

FIGARO, à part.

Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.

LE COMTE.

Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?

FIGARO.

Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?

LE COMTE, raillant.

Au tribunal le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.

FIGARO.

Indulgente aux grands, dure aux petits…

LE COMTE.

Crois-tu donc que je plaisante ?

FIGARO.

Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo, dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.

LE COMTE, à part.

Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.

FIGARO, à part.

Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte III, Scène 5
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